Au début de la Seconde Guerre mondiale, l’université de Besançon réunit trois spécificités qui la différencient des autres. Premièrement, elle est la plus petite université de France. Deuxièmement, elle est située dans la « zone interdite », recouvrant une partie de la zone occupée, et donc soumise à des restrictions de circulations par les Allemands. Troisièmement, elle est ancrée dans une région géographiquement éloignée du gouvernement de Vichy et proche de la frontière suisse1. Ces conditions auraient pu peser sur l’évolution de l’université bisontine depuis l’arrivée des Allemands, le 16 juin 1940, jusqu’à la libération de la ville, le 8 septembre 1944, mais il n’en est rien.
Jean Grappin2 (1922-1943), étudiant en pharmacie, fusillé à la Citadelle de Besançon, le 26 septembre 1943. Besançon, Musée de la Résistance et de la Déportation, M0335-FN-1450.
En effet, la petite université, ne compte, en 1938, que deux facultés habilitées à délivrer des diplômes en lettres et en sciences, à côté des écoles de médecine, de droit, et de pharmacie. En décembre 1940, une partie du personnel, réfugiée en zone libre, n’est toujours pas autorisée à revenir. À cette date, à Besançon, sont seuls présents 6 membres sur 22 de la faculté des sciences et 5 membres sur 16 de la faculté de lettres. Or, l’université voit ses effectifs augmenter durant la guerre, ce qui constitue un paradoxe compte tenu des grandes difficultés matérielles qui affectent son fonctionnement et le quotidien des étudiants : la réquisition de la cité universitaire de Canot, le rationnement, les pénuries. Les étudiants, qui étaient environ 590 en 1938-1939, dépassent les 680 en 1941-1942 : cette croissance s’explique par les obstacles entravant les déplacements vers de plus grandes villes universitaires, telles Dijon ou Nancy.
Édmond Préclin (1888-1955), doyen de la faculté des lettres de Besançon sous l’occupation. Besançon, Musée de la Résistance et de la Déportation, M0335-FN-03128.
Ensuite, la collaboration intellectuelle souhaitée par l’Occupant dans la « zone réservée », projetée comme espace de germanisation, ne semble pas avoir gagné les esprits3. Ni les étudiants qui, après un engouement passager pour l’apprentissage de la langue allemande, lui préfèrent l’anglais à partir de 1943. Ni le corps enseignant, à l’exception de l’ambigu recteur Achille Bertrand (1884-1960), germaniste de formation et en poste de janvier 1939 à janvier 1944, qui cherche à nourrir la coopération franco-allemande en s’investissant dans des manifestations telles que la semaine du livre en juillet 1941 au musée des beaux-arts ou dans une publication douteuse, en janvier 1943, dans les cahiers de l’institut allemand, fondé en mai 1941 par l’Occupant. En janvier 1944, A. Bertrand, qui est un proche d’Abel Bonnard (1883-1968), ministre de l’Éducation nationale sous Vichy et figure de la collaboration avec l’occupant nazi, est nommé, en janvier 1944, secrétaire général de l’Instruction publique. Il est l’un des 11 recteurs, sur les 31 que compte le régime de Vichy, soumis à des mesures d’épuration à la Libération (et mis d’office à la retraite le 14 septembre 1945)4. De leur côté, les Allemands ne tentent pas d’influencer le contenu des enseignements : ils n’ont pas de velléité de germanisation de l’université en « zone réservée ».
Camille Tourneux, doyen de la faculté des sciences de Besançon sous l’occupation. Besançon, Musée de la Résistance et de la Déportation, Copie de M0335-FN-03160.
Enfin, l’éloignement géographique par rapport à Vichy et la proximité de la Suisse n’ont pas créé les conditions d’un engagement plus marqué qu’ailleurs dans la Résistance, chez les étudiants comme les enseignants bisontins5. Si quelques résistants sont identifiés – et pour certains payent de leur vie leurs choix courageux –, ils n’appartiennent pas à des réseaux spécifiquement universitaires et s’investissent dans des organisations extérieures. Ainsi Pierre Armand (1920-1950), le président de l’association générale des étudiants bisontins (AGEB), distributeur de journaux clandestins, organise un chahut lors du discours de Louis Glangeaud (1903-1986), professeur de géologie qui a pu passer pour sympathisant pétainiste pour avoir conduit, en avril 1942, une délégation de six étudiants à Vichy et invité le mois suivant les étudiants de l’université à participer au nouveau cours d’éducation générale et sportive. P. Armand, convoqué par le recteur, voit son association interdite. Jean Grappin (1922-1943), étudiant en pharmacie, membre du groupe FTP Guy Mocquet, recruté par des camarades du lycée Victor Hugo, est fusillé à la citadelle de Besançon le 26 septembre 1943. André Montavon (1919-1993), étudiant en philosophie devenu commissaire régional FTP, est également condamné à mort, mais gracié à la suite d’un échange de prisonniers avec les Suisses et déporté. Ces deux derniers n’ont cependant pas recruté de camarades à l’université, peut-être parce que les étudiants, préservés du STO, restent privilégiés par rapport aux autres jeunes de la région.
Finalement, l’université de Besançon a traversé la guerre et l’Occupation non pas de manière indemne, mais en restant peu perméable aux pressions extérieures : une relative autonomie, qui s’explique sans doute par le caractère élitiste du milieu social du corps enseignant comme des étudiants de l’époque, peu enclins à risquer beaucoup en optant pour des choix politiques tranchés, de peur de perdre ou de compromettre les chances de jouir d’une position privilégiée dans la région6.