Madeleine Griselin, hydrologue et glaciologue, chercheuse pionnière en Arctique

Maryse Graner, d’après le témoignage de Madeleine Griselin

Tout comme Claude Lorius, ancien étudiant de l’UFR sciences et techniques, l’université de Franche-Comté est fière de compter une autre glaciologue de renom, Madeleine Griselin, chercheuse au laboratoire Théma. Alors que le premier avait pour champ scientifique l’Antarctique, la seconde effectue ses recherches en Arctique. Ses travaux soulignent le volontarisme et l’esprit pionnier qui animent la chercheuse tout au long de sa carrière.

M. Griselin naît en 1951 à Villerupt, en Lorraine, où sa mère a fondé un jardin d’enfants. Petite, elle est éblouie par la lecture à l’école du livre Apoutsiak, le petit flocon de neige, publié par Paul-Émile Victor en 1948, qui la fait rêver d’aventure polaire. À l’âge de cinq ans, elle joue à la chasse à la baleine dans son bac à sable ou à l’élevage aux rennes avec son chien. Avec les années, son enthousiasme ne se dément pas, à tel point que ses camarades de classe la surnomment « l’Esquimau ». Cette passion, que ses parents encouragent, la porte à étudier la géographie à l’université de Nancy II. Madeleine sollicite Paul-Émile Victor, héros de son enfance, espérant pouvoir l’accompagner en mission polaire, mais il lui répond que jamais il n’embarquera de femmes dans une expédition scientifique.

Madeleine Griselin, lors de l’expédition « Huit femmes pour un pôle » en 1986. Collection particulière.

Malgré cette réponse décevante, sa passion reste intacte et elle poursuit son cursus par un DEA au centre d’études Arctiques, au sein de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris. Elle y fait la connaissance de Thierry Brossard et de Daniel Joly, deux étudiants qui deviendront ensuite ses collègues bisontins. Ces deux derniers[1], par l’entremise de Gabriel Rougerie, de l’UER des lettres et sciences humaines de Besançon, travaillent au sauvetage d’une base de recherche rudimentaire située au Spitsberg, en Islande, dans la couronne arctique de la Norvège, qui a été créée en 1963 par Jean Corbel, géographe lyonnais, puis abandonnée en 1970.

M. Griselin, qui se spécialise en hydrologie et en glaciologie, les y rejoint pour préparer sa thèse qui porte sur l’eau s’écoulant des glaciers, en s’appuyant sur deux missions scientifiques longues de cinq et de quatre mois. De 1980 à 1981, elle y réalise une campagne d’observation du glacier Lovén Est, lors les périodes charnières de printemps et d’automne. Son étude porte sur les écoulements liquides et solides de ce petit glacier, de type alpin, dont le bassin, alors englacé à 60 %, fait 10 km2. Le suivi, au jour le jour, des températures de l’air et des précipitations sur l’ensemble du bassin permet de préciser le régime hydrologique des glaciers polaires et son immense discontinuité. Grâce à ce travail scientifique inédit, elle soutient en 1982 à Nancy sa thèse de doctorat de troisième cycle intitulée « Les écoulements liquides et solides sur les marges polaires : exemple du glacier Loven Est, Spitsberg, 79°N » sous la direction de René Frecaut, géographe spécialiste d’hydrologie continentale.

De 1983 à 1985, ayant obtenu une bourse postdoctorale, elle poursuit son parcours universitaire au laboratoire de dynamique marine du Conseil national de recherche du Canada à Ottawa. Elle participe à une expédition scientifique sur un brise-glace. À son retour, M. Griselin, recrutée par le CNRS, obtient son premier poste de chargée de recherche au laboratoire de géographie physique de Nancy II. Mais elle le perd, très rapidement, avec le décès prématuré du directeur René Frecaut, le 17 septembre 1985, qui a pour conséquence la dissolution de l’unité.

De février à mai 1986, la toute jeune chercheuse prend alors courageusement la tête de la première expédition féminine, qu’elle finance en recherchant des crédits et subventions. L’équipe franco-canadienne est composée de huit femmes, dont six participent sur la glace et deux apportent leur soutien logistique. Dix-huit mois de préparatifs sont nécessaires pour mettre sur pied ce périple scientifique de 1 111 km de traversée à ski, sur la banquise de l’océan Arctique, du Spitsberg au pôle Nord. Leur étude scientifique porte sur la dérive transpolaire. Pour la mesurer, des balises Argos sont ancrées dans la banquise, au fil de leur déplacement. Huit d’entre elles dérivent jusqu’à l’océan, permettant d’effectuer les mesures attendues.

Photographie de la mission scientifique « Huit femmes pour un pôle » en 1986. Collection particulière.

De plus, l’expédition contribue à l’étude des réactions physiques et psychologiques d’un groupe de femmes en milieu extrême. Toutes reviennent saines et sauves, malgré les gelures et l’abandon de deux d’entre elles. Au total, l’expédition représente soixante jours sans pouvoir se réchauffer à des températures allant jusqu’à – 48 ° C. Un matin, six masques de ski cassent sous l’effet du froid intense. Chaque geste, et même les plus simples, comme le fait d’enfiler ses chaussures qui prend vingt minutes, représente un effort physique et mental. Mais l’objectif est atteint : en s’affirmant dans des sphères professionnelles jusqu’alors réservées aux hommes, avec cette mission hors-normes, ces pionnières, conjuguant un très fort mental, des qualités sportives et scientifiques, s’affranchissent des interdits. Désormais, les femmes seront reconnues et intégrées dans les expéditions scientifiques polaires.

L’aventure a donné naissance à deux productions de M. Griselin : tout d’abord, un film scientifique qu’elle produit en 1986, « Des femmes pour un pôle », qui obtient, en 1987, le 1er prix du jury et le 1er prix du public des 5e rencontres « Voyage et aventure de Saint-étienne » , ainsi que le Grand prix Kodak et le Prix de la presse de la coupe d’Europe de diaporama d’Épinal. Ensuite, en 1988, elle écrit un livre, intitulé Huit femmes pour un pôle[2], qui relate cette expédition inédite, dans des conditions climatiques extrêmes, et pour lequel elle est lauréate, en 1988, du Grand Prix de littérature sportive.

En 1989, elle rejoint l’unité mixte de recherche (UMR CNRS/UFC) Environnement et paysage, de l’université de Franche-Comté à Besançon, qui devient ensuite le laboratoire de géographie appliquée ThéMA (Théoriser pour mobiliser et aménager)[3] de l’UFR SLHS. Elle y retrouve Daniel Joly et Thierry Brossard, rencontrés lors de ses études à l’EHESS. De 2002 à 2006, elle est responsable du réseau « Arctique ». En 2004, la voilà nommée directrice de recherche au CNRS. De 2006 à 2012, elle pilote le groupe de recherche (GRD 3062) « Mutations polaires », qui est une suite du réseau « Arctique ». Avec ce dernier, elle anime un réseau de 50 chercheurs issus d’une quinzaine de laboratoires. Le succès de la conférence internationale « Mondes polaires Paris 2011 », que le GDR organise, montre le dynamisme et la reconnaissance internationale dont il fait preuve. En 2007, dans le cadre de l’année polaire internationale (IPY), M. Griselin, qui dirige l’un des sept programmes français retenus sur les 250 internationaux sélectionnés, emmène trois adolescentes en expédition polaire avec elle, toujours au Spitsberg.

Elle dirige de nombreuses missions en Arctique, notamment avec deux ANR[4], de 2006 à 2014, qui lui permettent de monter et diriger un programme d’envergure à long terme au Spitsberg, revenant ainsi à ses préoccupations initiales d’hydrologie polaire, mises en attente dans les années 1990, par le manque de financements récurrents. Ces programmes assurent la réalisation de trois missions annuelles sur le terrain au Spitsberg, entre 2006 et 2014. Ses plus jeunes collègues que sont Florian Tolle, Éric Bernard, Jean-Michel Friedt et Alexandre Prokop poursuivent le projet par l’ANR PRISM, et plusieurs programmes soutenus par l’Institut polaire français. Ces missions scientifiques bénéficient du soutien financier du conseil régional de Franche-Comté[5], de l’université de Franche-Comté et du CNRS. Les programmes scientifiques de M. Griselin ont nécessité le développement de prototypes de stations photos automatiques, conçus pour les besoins spécifiques de ses recherches, en collaboration étroite avec les collègues du laboratoire Femto-ST, qu’elle entraîne avec elle en région polaire afin qu’ils prennent conscience de la sévérité des conditions climatiques, obligeant à des adaptations techniques spécifiques. Son appartenance depuis 1989 au laboratoire ThéMA confère une dimension science du paysage à ses travaux de recherche, notamment sur la temporalité du paysage, tant au Spitsberg que sur le chemin de Compostelle, de Besançon à Santiago, ou encore le long de la rivière l’Ognon.

L’œuvre scientifique de M. Griselin est récompensée de multiples distinctions. En 1979, elle est lauréate de la Fondation de la vocation, en 1985, du prix Jacques Bourcart de l’Académie des sciences, en 1986 de la médaille d’or de la ville de Villerupt et de la ville de Nancy et en 1987 de la médaille de vermeil de l’Académie des arts, des sciences et des lettres de Besançon. En 2002, pour le CD-Rom « Paysages vus du sol », elle remporte, avec son collègue Serge Ormaux, le prix de l’enseignement de la recherche du festival du film de chercheur de Nancy et en 2003, avec son autre collègue Sébastien Nageleisen, ils décrochent le 1er prix ex-æquo du meilleur poster des rencontres Théo Quant.

En qualité de chercheur, Madeleine Griselin n’exerce que peu de charges d’enseignement, et cela exclusivement en 3e cycle auprès des doctorants. Depuis les années 1990, elle se fait une spécialité de les préparer pour l’oral de leur soutenance de thèse. Afin de leur donner de meilleures chances de réussir cet exercice difficile et stressant, à l’écrit comme à l’oral, elle rédige sur ce sujet en 1992, avec des collègues, un guide pratique de la communication écrite, qui est publié et réédité[6].

Directrice de recherche émérite depuis 2013, Madeleine Griselin garde intact son engagement scientifique et humain. Elle poursuit son accompagnement, si reconnu et apprécié par les nombreux doctorants qui continuent  de la solliciter, venus même d’autres disciplines. Elle s’intéresse toujours aux résultats des programmes de recherche menés par ses anciens collègues du laboratoire ThéMA.

Avec l’énergie qui la caractérise, Madeleine Griselin s’investit également dans des missions humanitaires au Népal ou poursuit son itinérance sur routes et chemins…

Notes :
  • 1. Dans les années 1980, pour leurs missions scientifiques, les chercheurs bénéficient d’une aide du Conseil régional de Franche-Comté, qui leur permet notamment le financement d’un bateau, surnommé « l’Edgar », en hommage à Edgar Faure, Président du conseil régional de Franche-Comté (1982–1988).
  • 2. Madeleine Griselin, Huit femmes pour un pôle, Paris, Albin Michel, 1988.
  • 3. Tout l’Ufc, « Crapahuter sur le glacier », Le Dossier, n°139, juin 2008, p. 12-13.
  • 4. En vue de renforcer les coopérations scientifiques en Europe et au-delà, l’Agence nationale de la recherche (ANR) développe des actions et des instruments de financement spécifiques, destinés à toutes les communautés scientifiques françaises. Il s’agit des ANR Hydro-Sensors-Flows (2006-2010) et Cryo-Sensors ( 2010-2014).
  • 5. Madeleine Griselin remercie tout particulièrement André Pierre, directeur de l’Enseignement supérieur et de la Recherche au conseil régional de Franche-Comté, pour son soutien indéfectible.
  • 6. Madeleine Griselin, Chantal Carpentier, Joelle Maillardet et Serge Ormaux, Guide de la communication écrite. Savoir rédiger, illustrer et présenter rapports, dossiers, articles, mémoires et thèses, Paris, Dunod, 1992, (rééd.1999 et 2001).
Bibliographie Madeleine Griselin, Huit femmes pour un pôle, Paris, Albin Michel, 1988, 370 p. (rééd. 2016), Grand Prix de littérature sportive 1988. Madeleine Griselin, Chantal Carpentier, Joelle Maillardet et Serge Ormaux, Guide de la communication écrite. Savoir rédiger, illustrer et présenter rapports, dossiers, articles, mémoires et thèses, Paris, Dunod, 1992, 325 p. (rééd.1999 et 2001). . Sylvie Considère, Madeleine Griselin et Françoise Savoye, La classe paysage : découverte de l’environnement proche en milieux urbain et rural du CP au CM2, Paris, Armand Colin (coll. « Pratique pédagogique »), 1996, 142 p. Madeleine Griselin, Serge Ormaux et Manola Salvador (aquarelles), Paysages vus du sol : principes d’analyse systématique, Université de Franche-Comté, Laboratoire ThéMA, 2002, cédérom. Madeleine Griselin (textes), Marcelle d’Andelarrot[1] (textes), Manola Salvador (peintures et dessins) et Jean-Claude Wieber (préface), Carnets de chemin de Besançon à Compostelle … en aquarelle, Saint-Just-près-Brioude, Créer, 15 mars 2017. Manola Salvador (aquarelles), Madeleine Griselin (textes), Lumières arctiques, Besançon, éditions du Sekoya, 2020, 58 p. [1] Marcelle d’Andelarrot est le nom de plume prêté par Madeleine Griselin à la petite chienne abandonnée trouvée dans les bois d’Andelarrot, qui les a accompagnées dans leur périple.
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