L’inauguration de la faculté des sciences et de la faculté des lettres en 1810 

Pierre Verschueren

L’Université de France, telle qu’elle est recréée sous le Ier Empire, par les décrets de 1806 et 1808, est organisée en cinq ordres de facultés : médecine, droit, théologie, lettres et sciences. Besançon, qui s’est montrée en majorité hostile au régime impérial, se voit préférer Dijon pour l’établissement d’une école de droit. Si l’enseignement médical reste assuré par l’École libre de médecine , la création des trois autres facultés est bien ordonnée, le 20 juillet 1809 – grâce au soutien du préfet Jean de Bry, du prince de Neuchâtel, du maréchal comtois B. A. Jeannot de Moncey (1754-1842) et de l’archevêque de Besançon. La direction du nouvel ensemble est confiée à Jean-Jacques Ordinaire (1770-1843). Ce quarantenaire, issu d’une vieille famille comtoise, est un ancien avocat au parlement devenu professeur de grammaire générale à l’École centrale du Doubs en 1797, puis proviseur du lycée de Besançon. Il est nommé à la fois recteur de l’académie, doyen de la faculté des lettres et titulaire de la chaire de philosophie. Il est aussi président de l’académie des sciences, belles-lettres-et-arts, réorganisée en 1805. En outre, son frère, Jean Gabriel Désiré Ordinaire (1773-1847), est nommé doyen de la faculté des sciences. Les deux hommes sont très préoccupés de pédagogie : Jean-Jacques est considéré par J.H. Pestalozzi1 comme « le seul instituteur digne de ce nom en France », et Désiré se consacre à l’éducation des sourds-muets. 

Portrait de Jean Jacques Ordinaire (1770-1843). Bibliothèque municipale de Besançon, EST.FC.2462.

En lettres, quatre chaires sont établies : philosophie, histoire, éloquence latine, éloquence française. La diversité du profil des hommes qui les occupent est révélatrice du souci de réconciliation nationale après l’épisode révolutionnaire.  

Charles Alexandre de Moy (1750-1833), suppléé J-J. Ordinaire dans la chaire de philosophie. Curé jureur puis défroqué, ancien député suppléant à l’Assemblée nationale de 1791, il est célèbre pour avoir été l’un des tout premier à demander la séparation des Églises et de l’État. Édouard Simon (1740-1818) professeur d’éloquence latine, est un maître en chirurgie devenu homme de lettres graphomane.  Ruiné par la crise des assignats, voltairien, un temps partisan de la Révolution, il devient secrétaire général en chef des comités de salubrité, de mendicité et des secours publics des différentes assemblées nationales. Par la suite, il est accusé de « philosophisme ». La chaire d’histoire est occupée par Nicolas Antoine Labbey de Billy (1753-1825), ancien prédicateur à Versailles. L’abbé Tramier de la Boissière (1747-1842), un temps prédicateur du roi, occupe celle d’éloquence française. Tous deux sont des curés réfractaires, puis émigrés.  

En sciences, trois chaires sont constituées : mathématiques, physique et chimie, histoire naturelle. Leurs occupants ont un profil différent, ce sont surtout des enseignants chevronnés, sans engagement politique connu. Le professeur de mathématiques est Joseph Démeusy, (1760-?). Il enseignait déjà cette discipline au collège de Besançon avant la Révolution. Il est assisté de l’astronome Requet . Le professeur de physique est Nicolas Trémisot (1761-1757-1821?),  cumulant lui aussi avec la chaire du lycée. La chaire d’histoire naturelle se distingue : elle est occupée par le doyen Désiré Ordinaire, docteur en médecine et passionné d’agronomie.  

Quant à la faculté de théologie, trois ecclésiastiques sont bien désignés comme professeurs de théologie dogmatique, de morale et d’éloquence sacrée. Cependant, face aux résistances du grand séminaire et à la vivacité des discussions au sein du clergé local, que le grand-maître de l’Université, Louis de Fontanes (1757-1821) retarde l’installation de la faculté jusqu’à y sursoir définitivement en janvier 1811. 

Affiche université impériale. Archives nationales, F171721.

Les facultés des lettres et des sciences ouvrent donc seules leurs portes le 1er mai 1810, non plus dans les salles du couvent des Carmes mais dans les bâtiments de l’ancienne abbaye de Saint-Vincent de Besançon. La cérémonie d’installation, digne et grandiose, s’ouvre par une messe solennelle,célébrée par l’archevêque, en présence de la cour impériale et des « chefs des autorités militaires, administratives et civiles »2. Après un discours du recteur, tous les professeurs de la faculté et du lycée, en grand costume, prêtent serment devant un buste de l’empereur. Avant même la première rentrée officielle, le 3 décembre (fig. 1), les enseignants donnent une leçon par semaine à destination du grand public, afin d’attirer l’attention sur la nouvelle institution. Par la suite, si les cours des facultés s’adressent alors aux élèves les plus avancés du lycée ainsi qu’aux séminaristes, ils doivent également toucher plus largement, le grand public éclairé – masculin comme féminin. 

En 1815, la Restauration, confrontée à d’immense difficultés financières, ferme la grande majorité des facultés du pays. À Besançon, la faculté des sciences est supprimée le 3 octobre. Survivent uniquement celles de Paris, Caen, Dijon, Grenoble, Montpellier, Strasbourg et Toulouse. La faculté des lettres est maintenue grâce au soutien actif du conseil municipal. Paris, Dijon, Strasbourg, Caen et Toulouse sont les seules autres facultés de cet ordre qui ont échappé à la disparition. Comme la plupart de ses homologues, celle de Besançon reste limitée à quatre chaires jusqu’à la création, en 1859, d’une chaire de littérature étrangère.

Notes :
1 – Johann Heinrich Pestalozzi ( 1746 – 1827), est un pédagogue éducateur et penseur suisse, pionnier de la pédagogie moderne. Il est connu pour avoir cherché à appliquer les principes de l’Émile de Rousseau, ensemble de théories novatrices sur l’éducation et la pédagogie publié en 1762. 2 – Rapport du recteur Ordinaire, 2 mai 1810, AN, F/17/1721.
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