Les œuvres du 1 % artistique

Lucie Vidal

Depuis 1951, « l’obligation de décoration des constructions publiques » demande aux maitres d’ouvrages de consacrer 1 % du coût d’un bâtiment à la commande ou à l’acquisition d’une œuvre à un artiste vivant, émergent ou expérimenté. Cette loi unique au monde de soutien à la création contemporaine permet à l’art d’investir les lieux publics et la France détient désormais un riche patrimoine de plus de 12 500 œuvres. Dans un premier temps, le dispositif du 1 % artistique a concerné les établissements scolaires et les bâtiments universitaires, avant d’évoluer et de s’étendre à quasiment toutes les constructions publiques.

C’est lors de la création du campus de la Bouloie que semble avoir lieu la première commande au titre du 1 % artistique pour un bâtiment universitaire en Franche-Comté[1]. Il s’agit d’une tenture de Jacques Lagrange, composée de trois tapisseries sur le thème de l’histoire de Besançon et destinée à décorer le hall du bâtiment de métrologie.

« Histoire de Besançon », tapisserie centrale représentant « Le retour à l’empire Granvelle », œuvre de Jacques Lagrange (1917-1995). Réalisée en 1966, elle est installée à l’UFR sciences et techniques, bâtiment métrologie, à Besançon. Collection UFR sciences et techniques, avril 1970.

J. Lagrange, peintre, graveur et scénariste, adepte de décors muraux et monumentaux, est présenté à la commission nationale de la création artistique en juin 1964 par l’architecte Georges Jouven, chargé du plan d’aménagement du campus de Besançon. Aujourd’hui, une seule des trois tapisseries a résisté au passage des années.

À la construction du bâtiment de propédeutique, une grande fresque en lave émaillée est commandée à Jaroslav Serpan, qui mène une double carrière d’artiste et d’enseignant-chercheur à Paris. Cette œuvre illustre la fonction du bâtiment puisqu’elle a pour thème les disciplines enseignées en propédeutique, soit la première année d’études universitaires.

« Les grandes disciplines enseignées en propédeutique », œuvre de Jaroslav Sossountzov, dit SERPAN (1922-1976). Réalisée en 1965-1966, elle est installée à l’UFR sciences et techniques, bâtiment de propédeutique sur le campus de la Bouloie, à Besançon. Lucie Vidal et Gulistan Demir, 2024.

Toujours à l’UFR sciences et techniques, Edgard Pillet a décoré le hall de l’amphithéâtre A d’une mosaïque abstraite en 1977. Enfin, devant l’entrée du bâtiment métrologie C, il reste des éléments d’une œuvre dont l’identification demeure incertaine et la date de création inconnue.

Le travail d’inventaire et de documentation des œuvres du 1 % artistique de l’université de Franche-Comté a été lancé en 2014. Comme ailleurs en France, plusieurs facteurs rendent cette étude complexe. Très peu d’œuvres anciennes sont signées et possèdent un cartel. Quasiment aucune archive de la commande de ces œuvres, installées dans des bâtiments à peine achevés, n’est conservée in situ. De plus, entre 1951 et les années 1990, l’architecte est l’intermédiaire du commanditaire pour l’acquisition d’une œuvre au titre du 1 %, aussi les documents ne sont-ils conservés qu’à la marge dans les archives publiques. Heureusement, la procédure prévoit un passage devant la commission nationale de la création artistique, ce qui permet de consulter les dossiers d’archives du ministère de la Culture. Toutefois, entre le projet présenté en commission et l’œuvre réalisée, il peut y avoir des différences, non documentées.

C’est notamment le cas de la sculpture d’Antoine Poncet, 1 % artistique de l’IUT de Besançon, en 1969. Les archives nous indiquent que l’œuvre devait être installée dans la pelouse à proximité des escaliers d’entrée du bâtiment. Or, la sculpture abstraite en marbre de Carrare sur un socle en granit se trouve en réalité dans le patio de l’IUT.

Installation de la sculpture d’Antoine Poncet (1928-2022) dans le patio de l’IUT, en 1969. IUT de Besançon-Vesoul.

L’étude des archives nous a également permis d’identifier l’auteur du 1 % artistique de l’IUT de Belfort. Il s’agit de Jean-Marc Lange, qui avait initialement prévu une sculpture composée de cinq éléments en résine de polyester, animés de plaques de plastique colorées. L’œuvre est finalement réalisée en béton, sans doute moulé.

« Sans titre », œuvre de Jean-Marc Lange (né en 1945). Sans doute réalisée en 1975, elle est installée à l’IUT Nord Franche-Comté, à Belfort. Georges Pannetton, mai 2004.

Dans les années 1990, trois œuvres sont commandées au titre du 1 % artistique, mais en dehors de la procédure prévue par la loi. Une toile de Charles Belle, Une idée de pensées, orne l’entrée du bâtiment Courbet de l’UFR SJEPG[2]. Un lustre monumental est demandé à André Mouget dans le cadre de la réhabilitation du l’hôpital du Saint-Esprit, devenu maison de l’université, il est installé dans le grand escalier[3]. Une sculpture de Yoshi Okuda délimite le parvis de la BU Proudhon. Cette dernière, dont le parement de granit et de marbre blanc offrait un jeu de lumières, s’est malheureusement détériorée rapidement.

Si le dispositif du 1 % artistique n’a pas été systématiquement appliqué pour les constructions de l’université de Franche-Comté, il le devient à partir de la décennie 2010, comme en témoigne la commande au collectif LAb[au] pour l’institut FEMTO-ST ou celle passée à Stéphane Calais pour l’UFR des sciences de la santé.

« Sans titre », œuvre de Stéphane Calais (né en 1967). Réalisée en 2011, elle est installée à l’UFR des sciences de la santé au campus des Hauts-du-Chazal à Besançon. Ludovic Godard, 2011.

Pour cette dernière, en 2011, l’artiste pense la décoration de l’espace de vie des étudiants. Il habille les murs, le bar, la terrasse et propose des panneaux d’affichage dont les dessins simples et colorés modifient la perception du lieu. En 2014, les artistes de LAb[au], Manuel Abendroth, Jérôme Decock, Els Vermang installent 10 e-15, une ligne lumineuse agrandie successivement par 15 lentilles de Fresnel qui longent l’avenue des Montboucons devant le bâtiment de l’institut FEMTO-ST. Lors de la construction de l’amphithéâtre de la maison des sciences de l’homme et de l’environnement, en 2017, c’est un achat qui est fait à Brigitte Zieger de deux photos de sa série Counter Memories[4]. Ces photos de grand format superposent la mémoire de la sculpture antique et celle des festivals de musique de la fin des années 1960.

La plus récente commande d’une œuvre du 1 % artistique à l’université, en 2023, est un projet d’envergure car financé par plusieurs chantiers dans le cadre de la réhabilitation du campus de la Bouloie. L’œuvre d’Olivier Vadrot, Les Cercles lieurs, installée sur la place centrale, est composée de trois éléments : un four à pain, une assise circulaire de 24 places et une cloche qui sonne 11 coups à 11h11. Olivier Vadrot pense cette œuvre comme une invitation à se rassembler et à créer des souvenirs communs.

« Les Cercles lieurs », œuvre d’Olivier Vadrot (né en 1970). Réalisée en 2023, elle est installée place centrale, sur le campus Bouloie-Temis, à Besançon. Olivier Vadrot, septembre 2023.

En 2024, la politique patrimoniale de l’université de Franche-Comté reprend son essor grâce à de nouveaux moyens consacrés à la conservation, à la restauration et à la valorisation du patrimoine. Les œuvres du 1 % artistique, pour certaines peu connues par les usagers des campus, pourront être étudiées, parfois restaurées ou entretenues, et mises en valeur par un cartel ou des événements de médiation. Raconter l’histoire des œuvres favorise leur appropriation par le public. Cet accompagnement vaut également lors de la commande de nouvelles œuvres. Il semble en effet important de permettre aux usagers des bâtiments de participer au choix de l’œuvre et de suivre son installation afin que l’art public profite à toutes et à tous. La collection d’œuvres du 1 % artistique universitaire continue de s’agrandir : la prochaine création prendra place dans la Grande bibliothèque de Besançon.

Notes :
  • 1. Le bas-relief sur la façade de l’actuel INSPÉ peut être attribué au sculpteur bisontin Jean Gilles et daté de 1962 ou après. Ce bâtiment, construit pour être l’École normale d’instituteurs (1958-1961), n’est entré que bien plus tard dans le patrimoine de l’université (2008).
  • 2. Voir la notice « Naissance de la faculté de droit et des sciences économiques », par Damienne Bonnamy et Jean-Claude Chevailler, dans ce volume.
  • 3. Voir dans ce tome la notice « La présidence de l’université : quête de longue date et choix géopolitique », par Maryse Graner..
  • 4. Voir la notice « La construction de la nouvelle MSHE Claude Nicolas Ledoux », par Maryse Graner, dans ce volume.
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