La maison romaine de la faculté des lettres, un patrimoine archéologique en devenir

Sophie Montel – Benjamin Clément

Découverte en 1921 par le directeur de la Banque de France voisine, la domus de la faculté de Lettres, véritable résidence aristocratique, appartient à une série de maisons richement ornées révélées ces dernières années dans la boucle bisontine par l’archéologie préventive1. Lorsqu‘elle  acquiert le terrain, en 1950, afin de se doter de nouveaux locaux, l’université devient propriétaire des vestiges. Lucien Lerat, doyen de la fac de lettres, reprend les fouilles et découvre d’autres structures, aujourd’hui enfouies sous le bâtiment D et la cour adjacente. Le matériel mis au jour dans ces nouvelles pièces a été conservé sur place, dans un petit musée universitaire. Les vestiges de cette luxueuse domus ont déjà fait l’objet d’une première tranche de travaux en 2011-2012, avec aménagement d’un système d’éclairage scénique et d’une passerelle pour les visiteurs. L’opération, pilotée par Jean-Claude Chevailler (alors vice-président patrimoine de l’université), a été confiée au cabinet d’architecte Milani et Beaudoin (à Besançon) et à l’Agence de Conception Lumière Th. Walger – Le Point Lumineux.


Figure 1 : plan des vestiges découverts en 1921 et 1952-1953. université de Franche-Comté, UFR SLHS. DAO Benjamin Clément.

Depuis, la domus est ouverte au public à l’occasion des Journées portes ouvertes de l’université (les JPO), des Journées européennes du patrimoine, en septembre, durant lesquelles 700 visiteurs ont été accueilli sur un samedi. La domus est inclue dans le parcours de certaines visites de l’Office de tourisme de Grand Besançon Métropole ou encore dans des actions à destination des publics scolaires comme les Parcours d’éducation artistique et culturelle (PEAC), avec la Direction du Patrimoine historique de la Ville de Besançon. Au printemps, pour les Journées des arts et de la culture dans l’enseignement supérieur (les JACES), les ruines romaines accueillent depuis quelques années des œuvres d’art contemporain dans une série intitulée Confrontation. À l’occasion des 600 ans de l’université, pour la première fois, sont présentés une synthèse et un plan phasé  de l’ensemble des vestiges dégagés sous les bâtiments actuels de l’UFR SLHS.

Les fouilles archéologiques menées sous les bâtiments du campus Mégevand ont révélé des vestiges de la cité de Vesontio qui s’échelonnent de l’indépendance gauloise au IIIe siècle de notre ère. Si les périodes les plus anciennes n’ont été perçues que par des sondages restreints, deux phases datées respectivement de la période flavienne (69-96 de notre ère) et de la fin du IIe siècle sont caractérisées par des édifices domestiques bien conservés. À la jonction entre les sites de Mégevand et de Chifflet, sous le musée Lerat et le Pavillon d’archéologie, une maison aristocratique (domus) d’époque antonine a été mise au jour. Les découvertes se sont déroulées en deux temps. D’abord, en avril 1921, une découverte fortuite est faite par le directeur de la Banque de France, M. Petit-Didier, , alors qu’il réalisait des travaux dans le parc de la Banque de France. Puis, au début des années 1950, une véritable fouille est dirigée par Lucien Lerat.

Figure 2 : mosaïques de sol des pièces IV, III, II ; au premier plan, tresses et fleuron du pavement de la pièce IV. Photographie université de Franche-Comté, UFR SLHS.

Les pièces qui la composent s’articulent autour d’une galerie (II) d’une longueur de 18 m pour 3,50 m de largeur. Elle est décorée d’une mosaïque noire et blanche à grosses tesselles représentant des rectangles formant des carrés frappés d’une fleur à quatre pétales. Son mur sud était recouvert d’un placage pariétal en marbres colorés, alors que son mur nord devait border un espace ouvert, sans doute un jardin se développant sous l’actuel jardin de la Banque de France.  

On accédait à la pièce III (2,20 x 3,35 m) par un seuil en calcaire récupéré à la fin de l’Antiquité. Décoré d’une mosaïque à décor géométrique noir et blanc, cet espace ouvrait au sud sur une grande pièce (V – 6,50 x 6 m) chauffée par hypocauste. Le sol de cette dernière était supporté par des pilettes carrées réparties en 10 x 8 rangs conservées sur 3 à 7 assises. Le foyer devait se situer au sud, alors que deux canaux de chaleur permettaient la circulation de l’air vers la pièce IV. Cette grande pièce chauffée était décorée d’une mosaïque polychrome de très belle facture. Aujourd’hui disparus, certains éléments de son décor ont été replacés dans la marqueterie murale réalisée en 1921-1922 par le découvreur, M. Petit-Didier, contre le mur nord de son abri. La pièce III desservait au nord, par un seuil en calcaire, une pièce (VII) peu explorée et probablement chauffée par hypocauste. Elle ouvrait également à l’est sur un petit salon carré (IV – 3,50 m de côté) accessible via un seuil en calcaire sans crapaudine, indiquant l’absence de fermeture entre ces deux espaces. Une mosaïque polychrome composée d’un bandeau de seuil à décor géométrique, suivi d’une composition centrée de tresses délimitant des caissons frappés d’un fleuron, orne toujours cet espace (fig. 3).

Au sud, la galerie II ouvrait sur une petite pièce (I – 2 x 3 m) décorée d’une mosaïque géométrique noire et blanche. L’accès à cet espace était contrôlé par une porte à double battant soutenue par un seuil en calcaire toujours en place. Signalons la découverte d’une casserole en bronze sans doute gardée en souvenir par le fouilleur.

La reprise des fouilles en 1952-1953 a révélé un nouvel ensemble de pièces appartenant sans doute à une seconde domus moins bien conservée. Une aile composée de quatre pièces (A-B-C-E) ouvrait à l’est sur un portique (D). La pièce C présentait encore son sol en béton lissé et son décor peint. La pièce F, qui occupe une aile située au sud, était ornée d’une mosaïque polychrome associée à des peintures murales. Un rinceau d’acanthe encadrait le tapis central dont les quelques éléments observés permettent de restituer un double méandre de svastikas formant des carrés décorés d’un fleuron.

Vue de l’exposition Confrontation#1 (2014), montrant les vestiges mis en lumière, l’hypocauste (V), les pièces II, III et IV, la marqueterie murale moderne, et une suspension colorée d’Albert Chubac prêtée par la galerie Jean Greset. Cette vue montre les vestiges mis en lumière, l’hypocauste (V), les pièces II, III et IV, la marqueterie murale moderne et une suspension colorée d’Albert Chubac prêtée par la galerie Jean Greset. université de Franche-Comté, UFR SLHS. Photographie Ludovic Godard.

Cette domus reprend le plan d’une maison plus ancienne datée de la seconde moitié du Ier siècle. Depuis la galerie D, le couloir B permettait d’accéder aux pièces A et C. Dans la première, un foyer en fer à cheval installé contre son mur nord assurait le chauffage ou participait à la préparation des repas. La pièce C (6 x 4 m), visible encore aujourd’hui, en contrebas de IV, était quant à elle ornée d’une mosaïque géométrique noire et blanche d’une grande finesse. Une bordure en damier oblique encadrait un tapis construit en quadrillage de bandes ornées d’étoiles à huit losanges. Les carrés formés par le quadrillage recevaient un carré sur pointe blanc frappé d’un carré noir plus petit.

Un second édifice, également daté de l’époque flavienne, a été mis au jour plus au nord, sous l’actuel amphithéâtre Donzelot. Il se développe en arrière d’une ligne de piliers qui pourraient marquer le passage d’une rue est-ouest. Moins bien conservé, il correspond à un bâtiment domestique, voire économique, comme en témoignent les découvertes effectuées dans la pièce P. De forme presque carrée (4,60 x 4,20 m), elle était dotée d’un sol en terre battue et un aménagement maçonné occupait son angle nord-ouest. Sur le sol, une amphore à huile complète, un lot de cruches et un grand mortier en céramique ont été mis au jour. À l’est de l’amphore, un amas de six douzaines d’huîtres paraissait avoir conservé la forme de son emballage en bois (une caisse de 50 cm de côté et 15 cm de hauteur). Cet assemblage de mobilier renvoie autant au stockage qu’à la préparation de denrées alimentaires et pourrait indiquer la présence d’une taverne installée en bord de voie.

La domus a été classée Monument historique en 2006. Idéalement, la restauration des mosaïques, mais aussi le récolement, l’inventaire, l’étude des collections de mobilier, en particulier de la céramique et des enduits peints sont à projeter. De même, des prospections sur les parcelles voisines, permettrait de compléter nos connaissances sur ce quartier de Vesontio occupé depuis l’époque flavienne jusqu’au IVe siècle de notre ère au moins.

Notes :
1 – Voir par exemple le catalogue de l’exposition De Vesontio à Besançon, Chaman, Musée des beaux-arts et d’archéologie, 2006.  
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