Restaurer la confiance dans la parole des chercheurs : une responsabilité citoyenne

Maryse Graner et John Dudley

Sur internet et les réseaux sociaux, tout le monde devient expert de tout. La parole d’un inconnu prend souvent plus d’importance que celle d’un scientifique de renom dont la discipline concernée est le domaine d’expertise. La nécessité de rétablir de la confiance dans la parole scientifique entre alors dans le champ des responsabilités citoyennes et éthiques des universités.

La désinformation, qui nourrit les théories complotistes, s’est amplifiée avec la crise sanitaire[1]. Le réchauffement climatique et le désastre écologique qui menacent la planète, ou encore la politique, sont le terreau fertile de fausses nouvelles. Face à l’incertitude nourrissant le caractère anxiogène d’une situation hors normes, recevoir des réponses et des explications simples rassure. Ces pratiques peuvent prendre deux formes. D’une part, les “infox” (mot-valise composé d’“info” et d’“intox”) ou fake news sont des mensonges inventés de toutes pièces dans le but de tromper le monde et d’obtenir un profit quelconque, et dans ce cas on peut véritablement parler de désinformation. Et d’autre part, la “mésinformation” : il s’agit des informations erronées, mal interprétées, enjolivées, mais relayées à grande échelle, sans réelle intention de nuire. Le terme d’“infodémie” (mot-valise fusionnant information et épidémie) qualifie la propagation rapide et large d’un mélange d’informations, à la fois exactes et inexactes, sur un sujet : une maladie, un problème environnemental… Avec la dispersion des faits se mélangeant aux rumeurs et aux craintes, il devient alors difficile d’obtenir avec clarté des informations essentielles sur un problème.

Une partie essentielle de la mission sociétale et éducative d’une communauté comme l’université est d’encourager et d’enseigner l’esprit critique. C’est l’objectif que se fixe  John Dudley, professeur de physique à l’université de Franche-Comté, nommé en 2020 chargé de mission à la communication scientifique par Macha Woronoff. Ce chercheur développe des actions de sensibilisation en direction des membres de la communauté universitaire, et tout particulièrement des étudiants.

John Dudley, professeur de physique à l’université de Franche-Comté, au département d’optique de l’institut FEMTO-ST. Il préside également la journée internationale de la Lumière de l’UNESCO depuis 2015. Il a obtenu la médaille d’argent du CNRS en 2013 pour ses travaux dans le domaine de la photonique, cette science et technologie de la lumière pour laquelle il est considéré comme un « leader mondial ». Ludovic Godard, 2016.

L’esprit critique est une valeur fondamentale pour un scientifique. La vérification des sources, de l’expertise réelle d’un auteur, mais aussi la véracité d’une image ou d’une vidéo doivent s’enseigner. Il faut encourager le recours aux plateformes de vérification de l’information (fact-checking), tant pour la sphère académique que sociale. En mai 2021, l’université réalise une brochure « Qu’est-ce qu’une infox [2] », dans laquelle des chercheurs s’expriment sur le sujet. Patrick Giraudoux[3] s’inquiète de la désinformation, véritable menace civilisationnelle. Elle contribue à brouiller les prises de décision, qu’il s’agisse de questions vitales écologiques, sociétales ou de santé. Il résume ainsi la démarche scientifique (qui est à la portée de tous) : doute critique et propositions découlant de preuves partagées, connaissances toujours actualisées et admises comme provisoires, dans un corpus ouvert, en perpétuelle construction. Dans cette perspective, la science ouverte offre un chemin d’accès libre à la connaissance.

La société utilise la science et l’innovation et les nouvelles technologies sont rapidement intégrées dans les modes de vies, adoptées et utilisées avec facilité par le plus grand nombre, mais ne sont pas forcément comprises[4]. L’objectif de J. Dudley est de garder une approche bienveillante : le but consiste d’abord à comprendre pourquoi ces croyances circulent afin de regagner la confiance. Selon lui, aujourd’hui, le rôle des scientifiques est d’éclairer le fonctionnement des nouvelles technologies et d’expliquer leurs utilisations.

En évolution permanente, la science se nourrit de la recherche. La pandémie a également apporté un autre changement majeur. À la faveur de la crise du Covid, la parole des scientifiques a été surexposée dans l’espace public, ainsi que le soulignent Martin W. Bauer, Michel Dubois et Pauline Hervois dans leur étude « Les Français et la science 2021 »[5]. Ce fut, en effet, un défi pour nombre de chercheurs d’expliciter, davantage et mieux, leurs travaux et leurs connaissances. Ils ont dû adopter de nouveaux modes de communication[6]. Cette période a représenté, comme le cite Michel Dubois, uneintense période de pédagogie pour le grand public, le familiarisant avec « la temporalité de la recherche », qui nécessite un temps relativement long. Il ressort toutefois de cette étude que 84 % des Français font confiance à la science.


Notes :
  • 3. Professeur émérite d’écologie à l’université de Franche-Comté, membre honoraire de l’Institut universitaire de France.
  • 5. Ibid.
  • 6. Le service sciences, arts, culture propose aux chercheurs, doctorants, étudiants des formations à la vulgarisation scientifique, notamment sous forme de media training, de formation à l’experimentarium (rencontres de jeunes chercheurs de toutes les disciplines avec le grand public), de préparation à « Ma thèse en 180 secondes », d’unités d’enseignements libres (UEL) et d’accompagnement des chercheurs dans leurs projet.
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