Depuis 1968, Marita Gilli, professeur de civilisation allemande, est la première et, à ce jour, la seule femme directrice de l’UFR SLHS, entre 1980 et 1986.
Née en 1937 à Beauvais, elle effectue ses études à Mayence (1955-1956), puis à Nice (1957-1958), où elle entame des études supérieures d’allemand à l’institut d’études littéraires rattaché à la faculté des lettres d’Aix-en-Provence. Elle y rencontre Yves Gilli (1935-2023), lui aussi germaniste. En 1958, Marita Gilli suit son père, Georges Fourrier, nommé professeur d’allemand à l’université de Besançon, puis séjourne un an à Mayence pour effectuer des recherches en vue de son mémoire de diplôme d’études supérieures[1]. Reçue à l’agrégation d’allemand en 1960, elle enseigne d’abord au lycée Pasteur de Besançon, avant d’être nommée assistante à la faculté des lettres et sciences humaines en 1961, puis promue maître-assistante en 1966. Docteur ès-lettres en 1974, elle obtient le grade de professeur en 1975.

Bibliothèque municipale de Besançon, Ph 89 974 (détail), photographie de L’Est Républicain (Bernard Faille).
M. Gilli est responsable des langues vivantes dans les premiers cycles non littéraires à l’université et à l’Université ouverte. À partir de 1972, elle dirige la section d’études germaniques, communément appelée « département d’allemand », fonction qu’elle conserve jusqu’à sa retraite. Elle siège également au conseil de gestion et dans les commissions les plus importantes de cette UER. En 1979, elle est élue « doyenne » de cette « faculté »[2]. Elle quitte ce mandat en 1982, lorsqu’elle est élue vice-présidente de l’université auprès de Jacques Robert, jusqu’en 1986. Elle devient ainsi, une fois encore, la première femme à exercer cette fonction dans l’exécutif universitaire.
En 1967-1968[3], avec d’autres enseignants-chercheurs, dont Albert Dérozier (1933-1997)[4], Roger Barny (1929-2003)[5] ou Aimé Guedj (né en 1934)[6], elle contribue à fonder un axe de recherche pluridisciplinaire qui devient le Laboratoire de littérature et histoire des pays de langues européennes[7]. Elle établit de solides relations de coopération scientifique avec de nombreuses universités partenaires, en Allemagne de l’Ouest comme de l’Est, ou encore en Autriche, avec l’université d’Innsbruck. M. Gilli ne ménage pas sa peine pour mener à bien des chantiers de recherches collectifs. En témoigne, dans une bibliographie fort impressionnante (en français et en allemand), la part des directions d’ouvrages publiés dans la collection des Annales littéraires de l’université de Besançon, d’abord aux éditions Les Belles Lettres, puis aux Presses universitaires de Franche-Comté (PUFC), qu’elle contribue à créer et dont elle est la première directrice en 1997.
En parallèle de ses nombreuses responsabilités, M. Gilli mène une intense activité de recherche. Passionnée par l’histoire, elle est une spécialiste de l’influence des Lumières et de la Révolution française en pays germaniques. Sa thèse de doctorat, publiée en 1975, l’année suivant son obtention, aux éditions Champion[8], porte sur « Georg Forster, l’œuvre d’un penseur allemand réaliste et révolutionnaire (1754-1794) ». Cette recherche est la première d’une longue série qui compte parmi les contributions majeures à l’étude de l’Allemagne au temps de la Révolution française. Elle contribue à réhabiliter Georg Forster et à apporter un éclairage nouveau sur le « jacobinisme allemand », que la recherche germanique avait longtemps considéré « comme une calamité d’importation venue s’ajouter aux malheurs engendrés en Europe par la révolution »[9]. En 2007, au 132e congrès national des sociétés historiques et scientifiques, à Arles, elle livre une communication passionnante sur les options artistiques et esthétiques de Forster, auteur des Vues sur le Rhin inférieur, récit réflexif de ses voyages avec son ami Alexandre Humboldt.
À l’UFC, elle organise d’importantes rencontres, entre 1986 et 1989. Elle participe activement à la préparation des célébrations du bicentenaire de la Révolution française. En qualité de membre du Comité des travaux historiques et scientifiques, elle coordonne, en novembre 1987, le colloque international « Région, Nation, Europe : unité et diversité des processus sociaux et culturels de la Révolution française », qui réunit plus de cinquante chercheurs et fait de Besançon un haut lieu des commémorations du bicentenaire[10]. Son expertise l’appelle à contribuer au Dictionnaire historique de la Révolution française[11] d’Albert Soboul. Michel Vovelle la sollicite, en 1997, pour achever la monumentale histoire du Siècle des Lumières avec Guy Lemarchand et Monique Cubells dans la prestigieuse collection des PUF « Peuples et civilisations »[12].
En 1986, lors du renouvellement de la direction de l’UFR SLHS, Pierre Lévêque[13] se présente contre elle et est élu avec 19 voix contre 13. Ses nombreuses activités et responsabilités au service de l’université lui valent d’être promue au grade d’officier de l’Ordre national du Mérite en 1984 et nommée chevalier des Palmes académiques en 1993. Après son départ en retraite en 1998, collègues, amis et élèves offrent à M. Gilli un beau volume d’hommages, intitulé Émancipation – Réforme – Révolution[14]. Il recouvre les axes de recherche qui étaient les siens[15] : les Lumières et le thème de l’émancipation dans la littérature et la pensée en France et en « Allemagne » au XVIIIe siècle ; la Révolution française et ses « résonances » ; l’Europe, enfin, et les identités culturelles « entre deux siècles », avec des incursions dans le socialisme espagnol ou le féminisme autrichien. Marita Gilli décède le 23 janvier 2023. Universitaire engagée, enseignante et chercheuse infatigable, elle laisse une contribution majeure à l’histoire de ces « transferts culturels » dont elle a renouvelé l’approche en profondeur, avec une immense modestie et un grand talent[16].