Les mobilisations universitaires (1968-2023)

Vincent Lebrou, Stefan Neuwirth, Michel Savaric

À partir de 1968, le monde académique dans son ensemble devient un terrain de luttes important et l’université de Franche-Comté ne fait pas exception. Les grandes mobilisations étudiantes, comme celles contre le projet de loi Devaquet de novembre-décembre 1986, contre le contrat « première embauche » (CPE) de mars-avril 2006, jusqu’à celles contre la réforme des retraites de mars 2023, ont jalonné l’histoire récente de l’établissement. Les deux principaux motifs de contestation sont les réformes touchant au fonctionnement des universités et aux politiques sociales (code du travail, retraites).

Ces manifestations se caractérisent par une diversité d’acteurs. En décembre 1988, L’Est Républicain qualifie la faculté des lettres de la rue Mégevand de « seule boîte de France qui n’a jamais repris (complètement) le travail depuis mai 68 »[1]. Mais il serait faux de penser que l’UFR SLHS est la seule à connaître des grèves. Les autres composantes se mobilisent également. De mars à mai 1983, les étudiants de médecine et de pharmacie sont en grève contre la réforme de l’internat. En mars 1994, les étudiants des IUT, y compris ceux de Belfort et de Montbéliard, mènent, avec les élèves de BTS, une grève qui s’avère victorieuse contre le contrat d’insertion professionnelle (CIP). Une manifestation de 5 000 jeunes devant le palais des sports de Besançon retarde même le début de la coupe Davis. L’année suivante, en mars 1995, les étudiants de STAPS sont en grève contre la limitation des places au CAPEPS.

Le personnel se mobilise également, avec ou sans les étudiants. En mai-juin 1984, les enseignants-chercheurs, opposés au décret qui réforme leur statut, pratiquent, à l’appel du SNESUP et du SGEN-CFDT, la grève des surveillances et la rétention des notes. En lettres, les examens de juin doivent être reportés en septembre, provoquant colère et incompréhension chez les étudiants. En 2008-2009, les enseignants-chercheurs mènent la grève pendant un semestre entier contre le projet de modulation des services et la mastérisation de la formation des enseignants, avant d’élargir leurs revendications au retrait de la loi « libertés et responsabilités des universités » (LRU, 2007). L’IUFM de Lons-le-Saunier s’invite au conseil d’administration pour demander le blocage des maquettes. À la Bouloie, l’UFR ST est bloquée par les étudiants pendant de longues semaines. Fait inhabituel, un village autogéré campe sur les pelouses du campus de l’UFR SJEPG.

En dehors des grands mouvements nationaux, des luttes locales se développent. En novembre-décembre 1990, l’UFR SLHS connaît un grave manque de locaux pour accueillir ses étudiants, toujours plus nombreux. Un bâtiment désaffecté de la rue Goudimel, autrefois hôpital du Saint-Esprit puis ancien hôtel de police, est occupé pendant un mois après la fin d’un grand mouvement lycéen. L’UFR en obtient l’usage pendant l’année universitaire 1991-1992, mais le bâtiment revient finalement à la présidence de l’université[2]. En avril 1994, alors que le mouvement contre le CIP a pris fin au niveau national, la lutte se poursuit à l’UFC pour protester contre la mise sous tutelle par le rectorat. Les UFR ST et SJEPG rejoignent SLHS dans la grève.

En règle générale, bien que les instances de l’université n’apprécient guère les mobilisations estudiantines, une certaine tolérance prévaut. Quand, en mars 1994, le président Michel Woronoff est séquestré une nuit à Goudimel, il ne porte pas plainte. Mais cela change à partir des années 2010. L’occupation du conseil d’administration du 14 février 2017, par une vingtaine d’étudiants et étudiantes opposés à la sélection en master, se solde par une demande d’intervention de la police, une évacuation musclée, des gardes à vue de 24 à 45 heures et des poursuites judiciaires. Par la suite, un sas sécurisé est installé à l’entrée de la présidence par crainte que de tels événements ne se reproduisent.

Les présidents manifestent parfois : Pierre Lévêque contre l’insuffisance des moyens en 1977 et 1978, M. Woronoff en 1995 pour demander des postes supplémentaires, Claude Condé en 2009 pour l’abrogation de la LRU, mais à Paris ! Toutefois, ce dernier fait voter, quelques semaines plus tard, le passage anticipé aux responsabilités et compétences élargies… À partir de cette date, plus aucun président ne manifeste publiquement aux côtés des étudiants et du personnel de son université.

Manifestation, en 1995, pour demander des postes supplémentaires. De gauche à droite, au premier rang, Martine Besson,  Michel Woronoff, Maryvonne Masselot, Mohamed Embarqui. Georges Pannetton.

Plus souvent, les directeurs de composantes impulsent les contestations. À la rentrée de 1988, face au manque de salles et de postes en SLHS, Pierre Lévêque procède au tirage au sort des cours qui peuvent avoir lieu. L’occupation de Goudimel en 1990 est menée par Jean-Philippe Massonie. Le même, confronté à l’impossibilité de payer les heures complémentaires, suspend tous les cours en avril 1995. En décembre 2008, la direction de l’IUT Besançon-Vesoul, inquiète des conséquences de la LRU sur son autonomie, convoque une assemblée générale des étudiants qui se lancent dans la grève. Même les Vésuliens s’y engagent et viennent manifester à Besançon. En novembre 2016, André Mariage informe la communauté universitaire de SLHS d’un projet de suppression des formations à petits effectifs. Il s’ensuit un puissant mouvement marqué par une confrontation avec le président Jacques Bahi à la maison de l’université, qui aboutit au maintien des formations menacées.

Ces mobilisations témoignent de la vitalité intellectuelle et politique de l’université de Franche-Comté depuis la fin des années 1960. Elles ont largement contribué à façonner l’image de l’établissement et à inscrire ce dernier dans le paysage régional.

Chronologie

1969

  • juin : échauffourée devant le Kursaal, siège du tribunal de police, lors du procès d’étudiants qui ont tracé des graffitis sur des bâtiments publics, manifestation contre la répression policière.
Manifestation contre la répression policière lors du procès d’étudiants qui ont tracé des graffitis sur des bâtiments publics, juin 1969. Bibliothèque municipale de Besançon, Ph 36093, Photographies de L’Est Républicain. (Bernard Faille).

1970

  • janvier : séquestration du directeur du CROUS par une cinquantaine d’étudiants protestant contre l’augmentation des loyers.
  • avril : suspension des cours à la faculté des lettres à l’instigation du comité transitoire de gestion, contre l’insuffisance des locaux.

1971 

  • février : grève intersyndicale des personnels pour dénoncer le décalage entre besoins et dotations.

1972

  • février-mars : manifestations et grève contre le projet de centres de formation professionnelle des maîtres (CFPM).

1973

  • mars-avril: grève lycéenne et étudiante contre la suppression des sursis (loi Debré) et la mise en place du DEUG.

1976

  • avril : grève étudiante contre la réforme du second cycle, grève administrative des assistants.

1977

  • février: manifestation à l’appel du conseil d’administration pour des moyens supplémentaires.
  • décembre: manifestations contre l’expulsion d’un étudiant marocain.

1978

  • avril : manifestation à l’appel du conseil d’administration contre la mise sous tutelle par le rectorat.
  • octobre-novembre : grève des assistants de lettres et de droit contre les menaces de licenciement, manifestations des étudiants d’EPS (éducation physique et sportive) contre le plan Soisson.

1979

  • mars-avril  : manifestations et grève des étudiants de médecine contre la réforme Veil des études médicales.

1980-1981

  • décembre-janvier : grève et manifestations contre la suppression de nombreuses formations, principalement en SLHS.

1982

  • juin : grève administrative des assistants de droit et de lettres.

1983

  • mars-juin : grève des étudiants en médecine et pharmacie contre la réforme de l’internat.

1984

  • mai-juin : grève des examens par les enseignants-chercheurs contre la réforme de leur statut.

1986

  • novembre-décembre : mouvement contre le projet Devaquet.

1987

  • décembre : manifestations et grève étudiante pour protester contre l’insuffisance de moyens et de locaux.

1988

  • octobre-décembre : tirage au sort des cours à l’UFR SLHS, manifestations et nettoyage des locaux par les étudiants.

1990

  • novembre-décembre : occupation de Goudimel.

1993

  • novembre  : grève et manifestations des étudiants en STAPS contre la réduction du nombre de postes au CAPEPS.

1994

  • mars-mai : grève et manifestations étudiantes contre le CIP et contre la mise sous tutelle par le rectorat.

1995

  • février  : grève des étudiants en STAPS, manifestations contre le rapport Laurent.
  • avril : suspension des cours en SLHS.
  • décembre : mouvement contre le plan Juppé.           

1997

  • décembre  : grève des étudiants de l’IUT.

1998

  • mars-avril : occupation par les étudiants de SLHS d’un bâtiment désaffecté pour la création d’une maison des étudiants.
  • décembre  : manifestations de précaires, grève et manifestations des étudiants de STAPS qui recouvrent de paille le sol des trois étages de la présidence et enrobent le lustre de papier toilette.

2000

  • octobre : manifestations des étudiants en soins infirmiers pour la revalorisation de leur statut.

2002

  • avril  : manifestations en réaction à l’arrivée du candidat FN au second tour de l’élection présidentielle.
  • novembre :    manifestation des étudiants en médecine contre la réforme de l’internat.
  • décembre : invasion de la salle du conseil et blocage du conseil d’administration contre le LMD (réforme « licence-master-doctorat »).  

2003

  • février : blocage du conseil d’administration contre le LMD.
  • novembre : manifestation des étudiants en soins infirmiers.
  • décembre : grève et blocage de l’UFR SLHS contre le LMD.    

2004                          

  • mars : grève et manifestations des étudiants en STAPS contre la réduction des places au CAPEPS.

2006

  • février  : manifestations contre l’expulsion d’un étudiant libérien débouté du droit d’asile.
  • février-avril :mouvement anti-CPE.
Empilement de chaises lors de la grève du mouvement anti-CPE de 2006 dans la cour centrale de l’UFR SLHS, rue Mégevand. Collection particulière.

2007

  • novembre : blocage de l’UFR SLHS contre la loi LRU.

2008

  • septembre : occupation de la résidence Canot du Crous, en travaux depuis quatre ans.

2009

Manifestation du 29 janvier 2009, mouvement contre la LRU. Collection particulière.

2010

  • novembre  : blocage de l’UFR SLHS contre la réforme des retraites.

2011

  • avril : contre-G8 des universités à Besançon et Dijon, relocalisation du G8 des universités à Paris.

2014

  • mai  : grève des informaticiens contre le retrait de la prime de fonctions informatiques.
  • décembre : manifestations des étudiants contre la réduction de 66 millions du budget 2015 des universités, la dégradation des conditions d’études et contre une éventuelle sélection à l’entrée par tirage au sort.

2016

  • mars-juin : mobilisation contre la loi Travail.
  • novembre-décembre : mobilisation de l’UFR SLHS contre la suppression des formations à petits effectifs.

2017

  • février : occupation du conseil d’administration de l’Université contre la sélection en master.

2018

  • février-mai : mouvement contre Parcoursup, entrée de l’UFR SLHS filtrée par des vigiles.

2020

  • mars  : mobilisation contre la loi de programmation pluriannuelle de la recherche.

2023                   

  • mars-avril : mouvement contre la réforme des retraites à l’UFR SLHS et à la Bouloie.
Affichage des étudiants sur la façade de l’UFR SLHS, rue Mégevand, à l’occasion de la mobilisation et des grèves contre la réforme des retraites en 2023, Collection particulière.
Notes :

  • 1- L’Est Républicain, 27 déc. 1988, « Fac des lettres : la grève éternelle », Jean-Pierre Govignaux.
  • 2- Voir la notice « L’occupation de Goudimel en novembre 1990 », rédigée par Maryse Graner, Vincent Lebrou et Michel Savaric.
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