Quelques données factuelles pour commencer. En 2019, une maladie infectieuse est détectée en Chine continentale et l’agent pathogène est identifié : il s’agit du Coronavirus SARS-Cov-2. Contre ce nouveau virus, aucun traitement n’est à l’époque efficace et les médecins ne disposent d’aucun vaccin. Le 11 mars 2020, l’OMS classe l’épidémie de la Covid en pandémie. Très rapidement, il importe, pour les autorités sanitaires des différents pays, d’éviter à tout prix une saturation des systèmes de soins intensifs et de mettre en place des politiques d’hygiène préventive. Sur la seconde dimension – l’hygiène –, les discours évoluent et naviguent à vue. En effet, les gouvernements sont à la fois dans l’urgence et dans l’incertitude, de telle sorte que les propos tenus, se voulant définitifs et rassurants, se révèlent en fait approximatifs et anxiogènes.
La stratégie du confinement devient alors la solution préconisée : fermeture des frontières, annulation des manifestations sportives et culturelles, recherches médicales sur la fabrication d’un vaccin. Entre le 1er mars 2020 et le 30 avril 2020, la surmortalité en France est de 30 % ; jamais, depuis la “grippe espagnole” de 1918, la France n’a été à ce point sous la menace d’une catastrophe sanitaire. Dès lors, le confinement généralisé s’impose et connaît deux phases : un premier confinement entre mars 2020 et mai 2020 avec une assignation à domicile, la fermeture des lieux sociaux et commerciaux considérés comme non indispensables à la vie du pays. Ce confinement est levé entre mai et juillet 2020. À la suite d’une recrudescence des cas en septembre 2020, un second confinement, plus souple, est décidé par le président de la République entre novembre 2020 et juin 2021.
Une première campagne vaccinale se déroule à partir du 27 décembre 2020. La deuxième campagne en 2021 est plus large, de telle sorte que, à l’époque et assez rapidement, 1 800 000 personnes sont vaccinées. Mais on observe également des difficultés quant au consentement au vaccin et une méfiance à l’égard du vaccin AstraZeneca se propage rapidement. Rappelons ici qu’en mars-avril 2020, on compte en France jusqu’à 600 décès par jour à l’hôpital ! Nous ne pouvons, dans un texte bref, parcourir toutes les étapes de cette crise majeure qui s’étend jusqu’en 2023. L’essentiel pour nous est de prendre la mesure d’un phénomène qui a été majeur, même s’il semble très largement oublié ou occulté aujourd’hui.
Reste à présent à mesurer les effets de cette crise sur le plan anthropologique. Le confinement a contraint toutes les administrations et autres services publics à se recomposer, dans le double sens d’une adaptation à l’urgence sanitaire et de la continuité des institutions. Ainsi les établissements scolaires et les universités ont-ils été fermés : l’enseignement en « présentiel » a été remplacé par un enseignement à distance, par le biais des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Dans ce cadre, les élèves et les étudiants ont été seuls durant une période longue avec l’impératif de poursuivre de façon autonome et solitaire le processus éducatif. Nous avons eu tendance sur le moment à relativiser les conséquences anthropologiques du confinement et il semble que nous ayons eu tort. Les données psychiatriques qui commencent à être connues s’avèrent alarmantes : dépressions ou syndromes dépressifs en forte hausse, augmentation de 299 % des tentatives de suicide chez les moins de 15 ans, 62 % des 18-24 ans en Europe disent avoir des pensées suicidaires. À tel point d’ailleurs qu’on craint une lame de fond de la détresse anthropologique dans les années à venir. Notons cependant que ce tableau effrayant émane des services psychiatriques hospitaliers qui, par définition, sont amenés à amplifier le phénomène. Le réel est, en fait, plus diversifié si on consent à le regarder de plus près, c’est-à-dire en privilégiant les expériences de vie tout en reconnaissant évidemment la validité des études quantitatives[1]. Le premier confinement a rendu possible des expériences diverses qui vont de la solitude et de la souffrance, avec le risque du décrochage, à des expériences plus satisfaisantes qui ont permis aux acteurs de s’organiser par eux-mêmes, en toute autonomie. De plus, ce premier confinement a été pour certains – discussions avec l’auteur – l’occasion de découvertes culturelles nouvelles : « j’ai beaucoup regardé ARTE durant cette période ». Le second confinement a été plus unanimement une période pénible, vécue comme une sanction sociale. De plus, certains des étudiants interrogés nous disent avoir, à l’époque, restreint leurs pratiques de sociabilité et avouent ne plus avoir, depuis lors, renoué avec un régime “normal” de sociabilité. Pour nombre d’entre nous, les relations avec les autres ont changé de visage dans l’exacte mesure où on est passé de la confiance à la défiance – l’autre est devenu, et parfois est resté, une menace. De là aussi sans doute un repli des individus sur la sphère privée et une brutalisation de la vie sociale qui s’étend irrésistiblement. Enfin, tous les étudiants interrogés font le même constat : leur confiance dans les institutions a été liquidée par cette crise, si bien qu’aujourd’hui ils affichent un même scepticisme à l’égard de la capacité politique et sociale d’assurer une protection globale. Ainsi, on le voit, il convient de distinguer le bilan clinique, qui s’impose, et l’enquête sociale qui se situe au plus près des expériences de vie. Manière pour nous de signaler le fait suivant : la prise en considération du réel dans sa diversité est une tâche infinie et, dans ce travail, la question des instruments de lecture choisis est épistémologiquement et philosophiquement capitale[2]. Ajoutons également que de nombreuses autres variables sont à prendre en considération : poursuivre des études à Besançon n’est pas la même chose que les accomplir à Paris ; être confiné dans sa famille ou dans une chambre d’étudiant renvoie à des réalités différentes, etc. La totalisation dans ce domaine semble périlleuse.
Pour terminer, comment comprendre un peu plus profondément ce qui nous est collectivement arrivé ? Nous pensons que la pandémie a heurté de plein fouet l’imaginaire philosophique et politique des sociétés modernes et c’est cela qu’il convient d’éclairer. Nos sociétés modernes, c’est une banalité qu’il importe néanmoins de rappeler, sont des sociétés de la certitude et de la maîtrise rationnelle : nous sommes inscrits dans des dispositifs sociaux qui pilotent nos existences et nous garantissent une grande sécurité sociale et ontologique. Or, la pandémie a plongé nos sociétés dans l’incertitude, elle a ramené les sociétés à la conscience de leur contingence. D’ailleurs depuis la pandémie, la guerre russo-ukrainienne approfondit, si besoin était, cette incertitude fondamentale. Mais cette « société du risque » est devenue notre lot depuis déjà quelques décennies : mentionnons ici le risque climatique et écologique (Tchernobyl en 1986) et la menace terroriste qui mine nos sociétés. Il nous semble que ce retour de la fragilité et de la précarité est l’élément essentiel. Dans cette perspective, les sujets contemporains, qui se vouaient au sacre de l’authenticité[3], font l’expérience cruciale du risque, du danger et du vide vertigineux. Autrement dit, la pandémie a affecté l’économie subjective et ses effets se feront sentir durant encore longtemps. Ce crédit nouveau que nous devons, collectivement, accorder à l’incertitude dans des sociétés bouffies de certitude est, nous semble-t-il, le fait anthropologique et philosophique majeur, il nous faut substituer une ontologie de l’incertitude à l’ontologie de la certitude. Une telle ontologie de la certitude est probablement ce qui alimente les idéologies complotistes qui prolifèrent aujourd’hui. Cela dit, pour terminer sur une note plus optimiste, on se doit de signaler que, face au péril, on a pu observer une mobilisation inédite de la société civile (voir l’hommage quotidien aux soignants – hommage qu’il faudrait d’ailleurs analyser) ou les mécanismes de solidarité envers les personnes âgées. Tout s’est passé comme si la société était venue corriger les lacunes d’un État défaillant. De là sans doute une demande approfondie d’un autre mode de gouvernement de la société que le pouvoir politique est incapable de satisfaire. La consistance de nos sociétés, leur survie en quelque sorte, dépendra pour partie de la capacité du politique à libérer les énergies et la créativité qui stagnent dans les sociétés civiles.