Introduction générale (1968-2023)

Vincent Lebrou,

Après 1968, année où débute le tome 2 des 600 ans d’histoire de notre établissement, l’université de Besançon s’inscrit dans la logique des transformations du paysage académique à l’échelon national : hausse du nombre d’étudiants, extension progressive des campus, augmentation et professionnalisation de l’offre de formation. la « crise de croissance »[1] décrite par Pierre Verschueren et Laurent Tatu dans l’introduction de la 2e partie du tome 1 de cet ouvrage se poursuit. L’université nouvellement créée se renforce[2] et fait par ailleurs l’objet d’une attention politique accrue. Alors que les élus locaux y voient un facteur d’attractivité important à leur échelle, les gouvernements successifs cherchent, eux, à transformer en profondeur le fonctionnement et la vocation de l’université française.

Tout débute avec la loi Faure du 12 novembre 1968. Censée donner plus d’autonomie aux universités, elle rompt avec la gouvernance telle qu’elle prévaut depuis la fin du XIXe siècle (loi Liard du 10 juillet 1896). Elle transforme les anciennes facultés en unités d’enseignement et de recherche (UER) et les regroupe en un seul et même établissement : l’université, ce qui ne va pas sans susciter maintes réticences en leur sein. Au début de l’année 1970, comme le rappelle Damienne Bonnamy[3], la perspective de voir les lettres, le droit, la médecine et les « sciences dures » cohabiter dans un seul et même établissement à Besançon demeure fragile, tant sont nombreux les désaccords, portant notamment sur le poids de chacune de ces disciplines dans les instances de gouvernance.

Ainsi, lorsque la nouvelle université de Besançon naîten 1971, avec l’élection de son premier président et l’élaboration de ses statuts, le passage du régime de facultés, indépendantes et autonomes, à un système centralisé, sans heurter les habitudes de fonctionnement et les susceptibilités des uns et des autres, constitue un exercice complexe. Les premiers présidents, avec l’aide de leur secrétaire général, s’efforcent de ménager une transition, qu’ils tentent de faire accepter par toutes les parties prenantes. Cette centralisation induite par l’application de la loi Faure est, effectivement, vécue comme un renoncement à l’autonomie, dans laquelle chacun vivait fort bien. La structuration de l’établissement juxtapose une petite administration centrale, qui gère les personnels et les engagements financiers, et les administrations périphériques des UER, qui conservent en réalité l’essentiel de leurs prérogatives.

Un premier organigramme relatif à l’organisation de l’université (conseils, UER et services) est présenté à l’assemblée constitutive provisoire de l’université de Besançon, le 17 mars 1970. Dès lors, tous s’accordent à mettre en œuvre une structuration par objectifs, la mutualisation de certaines tâches, la définition des délégations de pouvoir, l’accroissement de la responsabilité des personnels. C’est ainsi que des services centraux sont créés : ils concernent en particulier la scolarité, les services financiers (notamment un groupement des achats publics), le service technique d’assistance et d’entretien du matériel. D’autres services communs mettent leurs moyens humains, techniciens et personnels de gestion, au service de la communauté. C’est le cas des bibliothèques, de la médecine préventive, du service des sports (SUAPS), de la formation continue (IUFC) et du service informatique (SUPI). D’autres, comme le Centre de microscopie électronique, vont partager leur matériel, par convention avec les laboratoires et les utilisateurs spécifiquement intéressés. Voilà l’embryon des services administratifs mutualisés de la nouvelle université. La centralisation ne s’effectue cependant que très progressivement, chaque UER ou grand service tenant le plus souvent à conserver, à proximité, les services de gestion qu’ils connaissent bien, auxquels ils sont habitués et dont ils se sentent un peu propriétaires. Cette question essentielle de la gouvernance, et des tensions que les réformes dont elle fait l’objet peuvent susciter, est au cœur de ce volume.

Plus généralement, l’histoire récente de l’UFC cristallise les principales évolutions de ces dernières décennies du monde universitaire. Parmi elles figure notamment l’impératif, présenté comme inévitable, d’adapter le contenu et la forme des enseignements au fonctionnement du monde professionnel. Cette nouvelle mission s’affirme au gré des réformes intervenues bien avant le début des années 2000, période souvent citée comme marquant l’accélération de cette logique. Un extrait de l’Est républicain[4] incarne l’installation précoce de cette préoccupation dans le paysage académique local :

« Oui les pots d’eau ne volent plus. Dans les salles de cours, on entendrait une mouche voler. Dans les couloirs, on ne parle plus de « glorieuses AG », mais « d’avenir professionnel ». À l’université tout se passe comme si les étudiants ne faisaient que passer. Ils ne lisent plus les tableaux d’affichage. Ils ne s’attardent plus après les cours. Obsédés par le chômage qui les attend peut-être, par leur impuissance à déjà être adultes, reconnus et opérationnels, ils ne rêvent plus ».

En épousant ces évolutions contemporaines, l’UFC se trouve, elle aussi, entraînée dans la « grande course des universités »[5] guidée par trois tendances générales que Christine Musselin identifie à l’entame de ce second tome : le renforcement des logiques d’autonomisation des universités (ainsi, la loi LRU de 2007 intensifie les prérogatives des présidents), une mise en compétition généralisée, avec la recherche systématique de « performances » différenciatrices (via l’affectation sélective des financements ou la multiplication des appels à projet) et les politiques de reconfiguration des paysages universitaires locaux – de la Comue à la fusion, puis la création des établissements publics expérimentaux (EPE) telle l’université Marie et Louis Pasteur (UMLP). Ces enjeux, déjà soulignés par Marie Barral Baron dans son introduction à la 1re partie du tome 1, nous incitent à articuler les problématiques historiques du monde académique à la période contemporaine. Elles touchent en effet aussi bien le renouvellement des modes de gouvernance de l’université (I) que l’accès à l’enseignement supérieur et à la recherche (ESR), interrogeant les capacités d’accueil des universités françaises (II), alors que le public étudiant évolue fortement (III). Elles renvoient enfin à la question de l’autonomie et de l’attractivité des établissements, depuis toujours désireux d’allier ancrage local et attractivité internationale auprès des étudiants et professeurs susceptibles d’y dispenser leurs savoirs (IV).

I. La question de la gouvernance : de la tutelle à l’autonomie contractualisée

Ce tome 2 s’ouvre sur une période marquée par les revendications étudiantes en faveur d’une université plus démocratique, qui peut être entendue de deux manières différentes. Il s’agit d’abord de favoriser l’accueil d’étudiants issus des classes populaires, avec des appels répétés en faveur d’une plus grande ouverture sociale, mais aussi de proposer un certain nombre d’innovations organisationnelles. La revendication apparaît lors des évènements de Mai 68 à Besançon, où il est encore question de « déconstruire l’université bourgeoise ». Les nombreuses assemblées qui se tiennent parfois pendant plusieurs mois après les mobilisations du printemps témoignent de cette volonté collective d’œuvrer en ce sens. Cela se traduit notamment par la structuration de cette revendication historique d’une représentation accrue des étudiants et du personnel dans les instances décisionnaires de l’UFC : de la fin des années 1960 jusqu’à l’adoption récente des statuts du nouvel EPE UMLP, la crainte de voir se développer la mainmise des professeurs titulaires dans un premier temps, puis celle des personnalités extérieures, est toujours très forte[6].

Les tensions se résorbent progressivement au moment d’appliquer la loi Faure et de doter la nouvelle université de ses propres statuts en novembre 1970. Ils prévoient une première répartition entre « personnalités extérieures » – représentées à hauteur d’1/6e dans le futur conseil d’université[7] – et agents de l’administration, enseignants et étudiants. La question ne disparaît pas pour autant et contribue au contraire à la politisation du monde universitaire, notamment bisontin. Comme le rappellent la loi du 12 juillet 1980, dite loi Sauvage, ou les réformes menées par la nouvelle ministre des Universités Alice Saunier-Seïté qui visent à réduire la place des assistants et maîtres-assistants, les équilibres au sein des instances décisionnaires restent toujours problématiques. L’UFC n’y échappe pas et les débats sur la place que chacun a vocation à y occuper sont parfois vifs.

L’autonomie constitue un autre enjeu de la période récente. Cela s’exprime en premier lieu par la construction d’une identité de l’UFC au tournant des années 1970. Dès la naissance de l’université de Besançon, les parties prenantes à cette gouvernance encore inédite (et parfois incertaine) souhaitent faire du nouveau statut qui leur est accordé – on parle désormais d’établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel (EPSCP) – un levier pour développer une « interdisciplinarité aussi large que possible »[8] et des liens avec maints acteurs du territoire. Dès 1970, l’université envisage son ancrage à un échelon régional, raison pour laquelle les deux IUT, l’observatoire et l’institut de chimie sont intégrés, ainsi que l’ENSCM.

En deuxième lieu, elle pose la question des moyens. En effet, une rupture majeure dans l’histoire de la tutelle étatique sur le monde académique voit le jour avec la politique budgétaire contractuelle. À partir des années 1990, les universités cessent de recevoir une subvention non discutable et pré-affectée. Une enveloppe budgétaire globalisée leur est désormais attribuée tous les quatre ans en fonction d’un projet construit sur un contrat pluriannuel[9]. Dans la première partie, Maryse Graner rappelle les principales étapes de ce processus qui aboutissent aujourd’hui à l’édification de véritables « projets d’établissement »[10]. Ainsi, celui de 2024-2028, intitulé IRRIS, poursuit cinq objectifs principaux : l’insertion, le rayonnement, la responsabilité, l’innovation et la solidarité. Cette enveloppe se répartit en une part fixe annuelle et en une dotation complémentaire attribuée sur la base de projets spécifiques de l’établissement. Comme l’indique Maryse Graner, « si les besoins propres et les spécificités locales sont davantage pris en compte, les universités sont par ailleurs en concurrence entre elles pour négocier leur contrat ». Une telle perspective implique une lourde charge pour l’université qui, à intervalles réguliers, doit réévaluer et réajuster objectifs et offre de formation. Dans ce cadre, des problématiques reviennent de manière récurrente : la carte des formations et l’employabilité des étudiants, la place de l’étudiant au cœur de la politique de la vie universitaire, la structuration de la recherche et ses liens avec la formation et le monde socio-économique, la construction de nouveaux bâtiments, l’ancrage territorial, le développement de liens régionaux et interrégionaux ou encore l’attractivité internationale de l’établissement.

LaLOLF, loi organique relative aux lois de finances, appliquée à partir du 1er janvier 2006, symbolise cette introduction d’un modèle managérial de gestion par la performance. Dès lors, en contrepartie d’une responsabilité accrue, l’université dispose d’une latitude inédite concernant l’affectation de la ressource financière. L’action de l’université s’inscrit désormais dans des programmes « ESR » et « vie étudiante » qui se déclinent en actions. Celles-ci nécessitent, à chaque fois, d’adopter une politique de pilotage où des indicateurs d’objectifs vont déterminer en partie la dotation finalement obtenue. À partir de 2009, le dispositif des normes SYMPA (système de répartition de moyens à la performance et à l’activité) tend à faire progresser le modèle universitaire vers la recherche de « l’excellence » où, de plus en plus, la dotation obtenue est déterminée par ses résultats. Dans cet esprit, c’est désormais le nombre d’étudiants présents aux examens et qui rendent une copie, et non plus le nombre des étudiants inscrits, qui conditionne les fonds. L’accompagnement rapproché et l’aide à la réussite des étudiants, tout autant que la performance des chercheurs publiants, deviennent alors des enjeux majeurs pour les établissements.

La loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU) du 10 août 2007 constitue l’étape suivante vers l’autonomie des établissements, au 1er janvier 2013 : budget (ouvrant la responsabilité de la gestion de leur masse salariale), gestion de leurs ressources humaines et, pour ceux qui le choisissent, possibilité de devenir propriétaires de leurs biens immobiliers.

Cette quête d’une gestion optimisée des ressources de l’université, y compris sous la forme de fusions ou de rapprochements entres sites, notamment depuis la loi Fioraso (22 juillet 2013), ne va pas sans risques : la recherche d’excellence et de résultats tangibles incite, en effet, à se concentrer sur ce qui va permettre de rester dans cette nouvelle compétition des universités désormais classées les unes avec les autres, sur la base de leurs « performances ». Certes, depuis plus de trente ans, fleurissent dans la presse les « palmarès » des différentes formations supérieures. Mais, comme le rappelle l’économiste Corine Eyraud analysant les effets des réformes récentes de l’Université, cette attention nouvelle portée à la performance ne va pas sans risques. La multiplication des financements fondés sur des critères d’excellence ou le recours au programme d’investissements d’avenir (PIA), sur une logique d’appels à projets, accélèrent la reconfiguration d’un paysage universitaire français désormais largement centré sur la mise en compétition de ses principales entités (étudiants, enseignants-chercheurs, UFR, universités…)[11].

II. Pousser les murs : accueillir des étudiants toujours plus nombreux

S’il est une autre thématique qui ressort particulièrement de l’histoire récente de l’université, c’est bien celle des locaux, insuffisants, inadaptés ou vétustes… La question n’est certes pas nouvelle, si l’on se réfère aux notices de Jacky Theurot ou d’André Ferrer dans le tome 1, mais elle prend ici une acuité particulière dans la mesure où les effectifs augmentent à grande vitesse. Dans la lignée du processus de démocratisation de l’ESR à l’échelle nationale[12], l’université de Besançon reçoit un nombre toujours plus important d’étudiants. Alors qu’ils sont 800 inscrits au sortir de la guerre, les voilà près de 10 000 à la fin des années 1960[13], ce qui a des effets matériels directs sur les conditions de leur accueil. C’est la raison pour laquelle les présidents successifs – et ce dès le premier élu, Jean Thiébaut, en 1971 – sollicitent l’État pour obtenir des rallonges afin de faire face aux responsabilités financières à engager pour le bon fonctionnement des formations et de la recherche de l’établissement.

Cet enjeu est d’autant plus pressant que la population étudiante poursuit sa croissance. Dans la région, 15 426 étudiants sont inscrits en 1989, puis 20 777 dix ans plus tard, avec cependant de fortes disparités dans leur répartition entre les composantes : en 1989-1990, 36,2% des effectifs totaux se trouvent à l’UFR SLHS, contre 2% en STAPS.

Ce phénomène s’accompagne de trois caractéristiques notables. La place des femmes attire d’abord l’attention : à l’université de Besançon, en 1958-1959, les étudiantes[14] représentent 38% des effectifs universitaires (838), 51,9% en 1989, 56,9% en 1999 et 58,9% en 2022-2023. Le taux des étudiants des classes populaires constitue, lui aussi, un élément remarquable. L’UFC se caractérise en effet par la place importante occupée par les inscrits issus des classes ouvrières et agricoles de la région. À la fin des années 1980, à l’université de Besançon, la proportion d’inscrits dont les parents sont ouvriers est de 23 % (14,2 % à l’échelle nationale) et, pour les enfants d’agriculteurs, respectivement de 5,4 % et 4 %[15]. La proportion d’étudiants d’origine modeste à l’UFC est supérieure à la moyenne nationale depuis 1970[16]. Si la part des enfants issus des classes populaires reste importante, le chiffre augmente de manière plus nette pour les étudiants de milieux favorisés : toujours à la même période, on passe d’un peu moins de 20% des inscrits à 28,1 % dont l’un des parents est cadre supérieur ou exerce une profession intellectuelle. Enfin, un autre trait historique de l’université de Franche-Comté réside dans son fort ancrage local. En 1978, 65% des inscrits sont originaires de Franche-Comté, pour 60,6 % en 1989-1990 et 65,7 % en 2023-2024. Dans le même temps, l’UFC laisse une large place aux étudiants internationaux : en 1989-1990, ils sont 11,3 % du total, particulièrement en économie (20 % de ces effectifs) et en lettres (15,8 %). Vingt ans plus tard, la part des étudiants internationaux est de 11,4%. Ce pourcentage, relativement stable dans l’ensemble, varie en fonction du niveau de diplôme. En doctorat, les étudiants internationaux sont à un taux de 45 %, en master (hors MEEF) 29 %, en DUT 2 % et en licence 8 %. Les formations du domaine des arts, des lettres et des langues en accueillent 18,9 %.

Ces quelques données rapidement esquissées renvoient à un point central développé tout au long de ce tome 2 : le double ancrage, régional et international, de l’UFC s’accompagne d’une ouverture très marquée aux femmes et aux enfants des classes populaires. Malgré le retour récurrent des débats sur la sélection, la vocation de l’UFC est désormais claire : ouverte et cosmopolite, elle entend constituer le poste avancé de l’ouverture et de la démocratisation des études supérieures dans la région en permettant à des personnes d’origines très diverses de s’élever dans la hiérarchie sociale[17].

De façon quasi mécanique, la question du logement, sous-jacente, se fait jour avec une particulière acuité. Au cours de cette période, le Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous) de Franche-Comté tente difficilement de répondre à toutes les demandes. À Besançon, il propose 3 074 logements et chambres (3 400 lits) en 1977, puis de nouvelles résidences émergent de 1992 à 1997, complétant les deux cités universitaires d’origine à la Bouloie et hébergeant 88,6% des étudiants comtois. Dans le Nord Franche-Comté, la construction des résidences universitaires, dès 1969, se poursuit pour offrir, en 1997, 1 140 chambres (1 200 lits). En 2024, 12 % des étudiants de la région sont logés par le Crous, qui ne satisfait ainsi qu’une demande sur deux. Les logements sont attribués, en priorité, aux étudiants boursiers, ayant les revenus les plus modestes. La deuxième mission du Crous concerne la restauration des étudiants. Pour beaucoup, le « resto U » est l’endroit où manger un repas équilibré, à tarif social étudiant. À partir des années 1960, les premiers restaurants universitaires voient le jour sous la forme moderne de self-service. En avril 2000, le Crous Franche-Comté[18] distribue 1 300 000 repas annuels. En 2024, le Crous Bourgogne Franche-Comté compte 35 structures de restauration, 24 résidences universitaires pour une capacité d’accueil de 7 000 lits. Il développe en outre des lieux pour les spectacles ou pour la vie associative étudiante[19]. En 2024-2025, le Crous BFC accompagne les 85 514 étudiants de la région, dont 23 293 boursiers.

Outre le logement, l’accueil digne de tous ces étudiants en cours est problématique. Face à cette source de tensions relative au développement foncier de l’établissement et qui traverse l’histoire récente de l’UFC, deux pistes sont tour à tour explorées.

La première consiste à développer les campus à l’échelle régionale. Cette extensions’opère selon les interlocuteurs et les périodes à un rythme plus ou moins soutenu. Dans une optique de déconcentration d’abord, des antennes ou des pôles universitaires ouvrent, légitimant pleinement l’appellation d’université de Franche-Comté : Belfort (1968), Vesoul (1988), Lons-le-Saunier (2001), Montbéliard (1991), Dole (2023). Cependant, dès lors qu’il est question d’élargir son ancrage territorial, les rivalités politiques s’aiguisent. C’est le cas lorsque Jean-Pierre Chevènement utilise cet argument de l’étroitesse des locaux bisontins (puis celui de la disparition potentielle de certaines formations au début de 1980) pour justifier la création d’une université à Belfort. Désireux de doter la ville dont il est maire d’un établissement autonome de celui de Besançon, il va porter ce projet tout au long des années 1980. Mais les soutiens au niveau national sont éphémères et la perspective de l’ouverture d’une seconde université régionale perd progressivement en consistance. La question revient soudainement sur le devant la scène au printemps 1990 lors du lancement du plan Université 2000. J.-P. Chevènement, qui reproche au plus fort de la crise à Besançon de se « regarder le nombril » et une forme de « conservatisme », voire de « sclérose »[20], obtient quelques concessions avec le renforcement du campus existant et l’ouverture de nouvelles formations.

Ces échanges parfois tendus entre décideurs locaux soulignent l’enjeu politique qu’est une université. Se doter d’une nouvelle université ou, vu d’en face, faire en sorte que l’existant à Besançon ne soit pas affaibli par l’apparition d’un établissement « concurrent », c’est montrer à quel point les universités sont devenues des leviers d’attractivité visant à attirer jeunesse et professeurs pour dynamiser un territoire fragilisé par une désindustrialisation relative et l’accélération de la « globalisation ».

Face une population étudiante croissante et à l’étroit dans les locaux bisontins, les responsables successifs de l’UFC cherchent sans cesse des solutions pour augmenter la capacité d’accueil de l’établissement. C’est la deuxième voie explorée. Des expédients sont parfois bricolés dans l’urgence, comme lorsque la faculté de droit réquisitionne le petit Kursaal à la rentrée 1969 pour y tenir quelques enseignements, faute de salles. La demande ne faiblit pas ensuite, d’autant plus que les locaux sont aussi rares que vétustes. Dans un tel contexte, rénovations et constructions se multiplient à un rythme soutenu. L’installation de l’Institut de chimie à la Bouloie en 1973, qui libère de fait des surfaces rue Mégevand, illustre une des solutions. C’est aussi le cas, en 1992, lorsque le CLA déménage dans le nouveau bâtiment de la City. De même, à la fin de 1988, année de pourparlers avec la mairie pour disposer de salles au Kursaal, la préfecture effectue le don de la chapelle Sarrail à l’UFR SLHS, et, pendant les travaux au département de chimie, l’UFC loue 450 m2 à l’usine Superior. À la fin des années 1980, le déficit de locaux est estimé à 3 000 m2, et cela uniquement pour l’UFR des lettres et sciences humaines, qui lorgne dès 1988 sur l’ancien hôtel du Saint-Esprit, rue Goudimel, désaffecté depuis le déménagement de l’hôtel de police. La « prise » du site de Goudimel, narrée dans ce tome, est le symbole de cette université longtemps à l’étroit dans des locaux insuffisants en nombre et en surface. À l’hiver 1990, à la suite d’une manifestation, des étudiants de la « fac de lettres » investissent cet ancien commissariat pour y installer une université alternative durant plusieurs semaines. Puis la présidence souhaite y installer les personnels du secrétariat général et des services centraux, eux aussi à l’étroit, depuis plus de vingt ans, dans l’hébergement temporaire à l’IUT de Besançon dans le campus de la Bouloie – ce qui ne sera le cas qu’en 1994.

À la faveur des plans lancés par le ministère de l’Enseignement supérieur (Université 2000 en 1990 ; U3M, Université du troisième millénaire en 1998 ; plans de relance adoptés en 2009 et en 2020), conjugués avec les contrats de plan État-région (CPER), à l’engagement du conseil régional de Franche-Comté et des collectivités (départements, agglomérations et villes), mais aussi des crédits européens, les constructions universitaires s’accélèrent sur l’ensemble du territoire. Grâce à ces investissements croissants, le campus de la Bouloie voit se construire les nouveaux amphithéâtres des bâtiments Courbet (1991) et Fourier (1993), la bibliothèque Proudhon (1996). L’UFR STAPS bénéficie enfin d’un bâtiment propre avec une construction neuve de plus de 1 600 m2 (1992). La création d’une Maison des étudiants, couplée avec l’installation dans les locaux de la formation continue, vient compléter ce paysage d’un campus qui accueille chaque jour près de 8 000 étudiants. Au centre-ville, à l’UFR SLHS, la construction en 1992 d’un bâtiment dans la cour du Parisiana offre deux amphithéâtres. Le 24 juin 2014, la première pierre des nouveaux bâtiments de la MSHE (Maison des sciences de l’Homme et de l’environnement Cl. N. Ledoux) est posée au site de l’Arsenal. Au nouveau campus des Hauts-du-Chazal, lestravaux de la première tranche de l’UFR sciences de la santé débutent en 2001, complémentaires de la nouvelle BU Santé, ouverte à la rentrée de 2003.

Montbéliard bénéficie de la construction d’un pôle universitaire avec la création du campus des Portes du Jura, en 1991-1992, installant l’UFR STGI et l’IUT de Belfort-Montbéliard dans un nouvel ensemble architectural. Le pôle universitaire de Vesoul est rénové en 2015, notamment sous l’impulsion du département de la Haute-Saône. Il en est de même à Belfort, avec la rénovation du bâtiment Louis Néel (1993), ou dans le Jura, avec le pôle de Lons-le-Saunier. De beaux projets architecturaux de bibliothèques universitaires se concrétisent à Montbéliard en 1992 et à Belfort (BU Lucien Febvre) en 1998. Une phase décisive récente est enclenchée dans le Nord Franche-Comté avec le plan Éco’Campus et à Besançon avec la rénovation du campus de la Bouloie (la BU sciences sports Claude Oytana se transforme en un Learning Centre, des bâtiments sont en cours de construction à la Bouloie : celui de l’ISIFC et des nouvelles serres du jardin botanique, ainsi que l’ambitieux projet de BU-BA (bibliothèque universitaire, bibliothèque d’agglomération) au centre-ville. Toutes ces constructions et rénovations, détaillées dans ce tome, font, à chaque fois, la part belle au savoir-faire architectural.

La question du bâti demeure prégnante à l’UFC : elle souhaite assurer une présence à l’échelle régionale, mais aussi se conformer aux nécessités de la transition écologique : isolation thermique et énergétique, recyclage des matériaux…, comme en témoignent les rénovations des UFR ST et SJEPG ou celle du site de l’Arsenal (bâtiment N), même si les budgets nationaux de l’ESR ne suivent pas ce rythme, fragilisant ces programmes. Le développement durable, l’environnement arboré, la prise en compte de la biodiversité, la création de voies de déplacements en mode doux, l’installation de lieux de vie et l’aménagement de places publiques sont au cœur de la qualité de vie étudiante. En dépit des défis à relever en permanence, l’UFC se dote de campus opérationnels permettant d’offrir de meilleures conditions d’études et de vie aux 25 000 étudiants présents dans les divers sites, ainsi qu’à ses personnels. Cette politique d’accueil rend possible la structuration d’une vie culturelle et associative toujours plus intense.

III. La vie à l’Université : entre mobilisations politiques, solidarité et effervescence culturelle

Plus que jamais, au cours de la période récente, les liens se nouent aussi à l’extérieur des salles de cours ou des amphithéâtres. L’UFC assume pleinement cette idée que l’université a vocation à constituer un lieu de vie ouvert aux idées, propice aux débats politiques ou sociaux et à l’élévation culturelle de ses membres. Dans la continuité des évènements de Mai 68, le monde universitaire est traverséde mobilisations régulières, parfois massives, plus ou moins directement liées aux transformations dont il fait l’objet. Besançon et sa région ne font pas exception, ce tome 2 le démontre sans peine.

La réforme d’Alice Saunier-Seïté visant à réduire la carte des formations au début des années 1980 suscite maintes protestations pour tenter de sauver les cursus visés, essentiellement en lettres et en sciences. À Besançon, 1 600 étudiants sont concernés à la rentrée de 1980 (500 en sciences, plus de 1 000 en lettres). Le recteur Henri Legohérel soutient alors la démarche du gouvernement, selon un langage aujourd’hui bien rodé[21] : « [il fallait] mettre fin à la pulvérisation des formations et se concentrer sur les formations à dominante technologique et scientifique susceptibles d’alimenter les principales entreprises de la région ». Il dit aussi : « les universités pluridisciplinaires ont vécu », épousant cette courbe naissante de la contestation toujours actuelle de la légitimité des sciences humaines et sociales à faire partie de l’offre académique.

Les réactions aux décisions des gouvernements successifs sont le plus souvent quasi immédiates et parfois agrémentées de prises de position des responsables politiques locaux. Participant à une manifestation juste avant les congés de fin d’année en 1980, Robert Schwint, maire de Besançon, déclare par exemple que « si on a sanctionné surtout la faculté des lettres et sciences humaines, c’est parce qu’elle ne plaît pas politiquement ». Il va jusqu’à accuser le recteur d’avoir « mal défendu l’université »[22]. Plusieurs manifestations ont lieu ensuite : elles comptent jusqu’à 5 000 personnes début 1981, avec notamment une occupation des locaux du rectorat fin janvier. Un mouvement de rétention des notes s’organise en 1984 pour protester contre la loi Savary, ce qui suscite des mécontentements, comme l’exprime la Fédération des syndicats autonomes de l’enseignement supérieur : « une fois de plus, on bafoue les intérêts majeurs des étudiants pour satisfaire des revendications purement idéologiques et catégorielles ». Certains vont, y compris dans les rangs syndicaux, jusqu’à parler de « véritable prise d’otages », amorçant ainsi la légitimation d’un vocabulaire hostile aux mouvements collectifs, qui marque toujours le paysage académique[23].

Le monde académique franc-comtois se mobilise régulièrement : contre le projet de loi Devaquet à l’automne 1986, le CPE (contrat première embauche) en 2005 ou la LRU (loi « Pécresse ») deux ans plus tard, plus tard la LPR (loi de programmation de la recherche) en 2020. Il est également très actif au moment de s’opposer à certaines réformes politiques plus générales, comme l’attestent les très fortes protestations de 2023 contre le projet de réforme des retraites. Les syndicats jouent un rôle central d’impulsion et d’encadrement : souvent placés en tête des cortèges, ils sont de toutes les initiatives visant à protéger les personnels et à contester les dispositions susceptibles de réduire les moyens des établissements. Tout comme les manifestations de soutien aux ouvriers de LIP (septembre 1973) imprègnent la mémoire collective des Bisontins, ces mobilisations universitaires font partie de l’histoire de l’UFC : elles témoignent d’une vitalité politique et démocratique indissociable de l’identité historique de cet établissement, qui s’enorgueillit de son ancrage dans une région rurale et populaire et qui se fait fort d’assurer la continuité de son histoire sociale. Edwy Plenel, alors journaliste au Monde, l’avait noté dès janvier 1981 : « Quand il s’agit de lutte et d’espoir, Besançon n’aime guère être en reste. Comme s’il planait toujours sur la vieille cité, encerclée en un large méandre par le flot rapide et massif du Doubs, un esprit libre et frondeur…»[24].

Les étudiants et personnels de Besançon et de la région participent pleinement à ces mobilisations. Ceux de la « fac de lettres » sont régulièrement mis en avant comme faisant partie des plus actifs, comme en témoigne l’épisode de l’occupation de Goudimel (1990). Cependant, les étudiants des autres UFR ne sont pas en reste : en médecine et en pharmacie, on proteste en 1983 contre la réforme de l’internat, mais aussi pour exiger plus de moyens pour l’université : une poignée d’étudiants accroche alors une couronne mortuaire sur le portail du rectorat ; en 1994, les étudiants de l’IUT mènent une grève contre le contrat d’insertion professionnelle, l’année suivante les étudiants de STAPS s’opposent à la limitation des places au CAPEPS. Le personnel de l’université est lui aussi souvent impliqué, comme lors de la lutte des enseignants-chercheurs opposés au décret réformant leur statut en 1984.

Lorsque la vague des mobilisations populaires retombe, le quotidien de l’UFC se retrouve jalonné d’initiatives diverses favorisant une forme d’effervescence culturelle et sociale caractéristique de notre établissement. Elles sont le plus souvent destinées à ouvrir les portes de l’université à des publics divers, à prendre des initiatives culturelles qui complètent l’offre pédagogique ou à faire vivre une solidarité historiquement ancrée.

Dès 1971, les présidents successifs sont soucieux d’informer leur communauté et les partenaires institutionnels. Le président Jean Thiébaut ressent la nécessité d’informer l’université des décisions politiques de l’établissement afin de développer un sentiment d’appartenance. Pour sortir de la culture facultaire et construire le socle commun de ce nouvel établissement, il lance, en novembre 1973, un bulletin interne, Le Bire. Pierre Lévêque s’en empare très vite, faisant de ce journal interne une tribune politique dont il rédige et signe personnellement de nombreux éditoriaux et articles. En 1987, Jean-François Robert lance à son tour en direct, un nouveau journal dont la vocation est d’établir des ponts entre l’université et l’entreprise. À l’initiative de Michel Woronoff, tout l’U[25] naît dans son sillage, en janvier 1992, pour favoriser la communication interne de l’université, avant de passer, en décembre 2004, au format numérique et devenir l’Actu.

P. Lévêque est également le premier président à utiliser lemot « communication » dès 1976[26]. L’université nouvelle souffre d’un déficit d’image et d’une organisation difficilement lisible. L’idée d’une politique de communication cohérente, rassemblant toutes les composantes de l’université s’impose, en 1986, sous le mandat de J.-Fr. Robert. Catherine Zask, graphiste, conçoit, en collaboration avec René Didi et le service du Bire, la première identité visuelle de l’établissement. Ce chantier, alors inédit pour une université, est remarqué à l’échelle régionale comme nationale. En 1991, le Centre de création industrielle du musée Georges Pompidou présente ce travail dans une exposition intitulée « une commande publique exemplaire ». De surcroît, l’université de Franche-Comté est choisie par le ministère de la Culture, en février 1993, comme l’un des trois exemples français retenus pour participer aux entretiens internationaux sur le « graphisme d’utilité publique », au Palais de Tokyo.

La diffusion des connaissances et des fruits de la recherche fait partie intégrante des missions des chercheurs et des enseignants-chercheurs. Très tôt, l’université œuvre au partage et à la diffusion de la culture scientifique auprès des scolaires ou des citoyens, notamment lors de différentes manifestations comme la fête de la science, la nuit des chercheurs… Portée initialement par des associations et par l’université ouverte, cette mission donne naissance en 2012 au service sciences, arts, culture. De plus, depuis 1997, la création du service commun des « Presses universitaires franc-comtoises » (PUFC), maison d’édition interne, marque l’affirmation par l’UFC d’une stratégie globale de diffusion des recherches de ses laboratoires, tout en protégeant la propriété intellectuelle des auteurs et les droits de diffusion sur tous supports. Dès les années 2000, les PUFC impulsent le mouvement vers la science ouverte en facilitant l’accès libre et gratuit à leurs revues et collections dans des conditions professionnelles, rayonnant au-delà de la région.

D’autres initiatives témoignent de cette vitalité culturelle de l’UFC au cours des dernières décennies. On peut d’abord mentionner la création en 1975 de l’Université ouverte, qui compte 1 000 inscrits dès le début des années 1980. Son objectif est d’ouvrir le potentiel universitaire à toute la population et de « s’adresser sans considération d’âge ni de diplôme à tous ceux qui désirent améliorer leurs connaissances et approfondir leur culture, de manière désintéressée »[27]. Elle déploie ses antennes dans toute la région, où elle propose cycles d’exposés, stages, conférences, voyages et excursions. « Le public est composé pour un tiers de retraités, un tiers d’actifs et, enfin, de personnes sans profession, mais toutes ayant la même et belle motivation : savoir »[28] .

La création de la commission de la vie universitaire pendant le mandat de J. Thiébaut incarne elle aussi la structuration d’une vocation culturelle de l’Université : organisme consultatif du conseil de l’université, elle développe nombre de projets. L’un des premiers consiste à créer une école maternelle en décembre 1973 (qui s’adresse principalement aux enfants des personnels et des étudiants) et, par la suite, à installer une crèche et des restaurants pour le personnel (route de Gray). En mars 1974, le CASUB (comité d’action sociale de l’université de Besançon), association de type loi 1901, est créé pour gérer financièrement cette structure à caractère social, car ni l’université ni sa commission de la vie universitaire ne sont, en droit, habilitées à le faire. En 1978, le service social, service commun de l’université, remplace la commission de la vie universitaire instituée en 1972. Ses compétences sont progressivement élargies puisqu’il a pour mission de chercher à résoudre tous les problèmes sociaux susceptibles de survenir dans le domaine de l’enfance, de la santé ou du bien-être. Dans le même temps, le CASUB continue d’assurer un filet de protection pour les personnels en difficulté. Lors du passage de l’université aux RCE (responsabilités et compétences élargies), le service social devient en janvier 2010 le service commun d’action sociale et culturelle (SCASC), qui s’adresse aux personnels, et le service de la vie étudiante[29], créé en 2005, lors de l’ouverture de la Maison des étudiants à la Bouloie, gère les activités pour les étudiants, en partenariat étroit avec le Crous Franche-Comté.

Les associations étudiantes sont aussi des actrices importantes de la vie des campus. On compte au cours de la période récente près de 80 associations, présentes dans des registres variés. Elles apportent un complément essentiel à la formation des étudiants, une ouverture indispensable sur leur environnement et favorisent leur intégration à l’université. Certaines d’entre-elles sont labellisées par l’UFC et bénéficient de subventions de l’université, du Crous et des collectivités : le Théâtre universitaire de Franche-Comté (TUFC), l’orchestre universitaire, la chorale universitaire, l’ESN (Erasmus Student Network) et radio Campus Besançon. Cette dernière, née en 1997 à l’initiative de Martial Greuillet, est encore aujourd’hui un média essentiel de l’information étudiante, locale et culturelle, non seulement dans le Grand Besançon, mais aussi dans le Nord Franche-Comté depuis 2023. De 2001 à 2011, radio Campus se lance dans la création d’un festival, l’Herbe en Zik, en collaboration avec le service culturel du Crous Franche-Comté, comptant plus de 15 000 festivaliers en 2010. Cette radio de la vie universitaire et étudiante est le cœur des campus et les étudiants participent activement aux émissions. D’autres associations regroupent les étudiants, actuels et anciens, d’un diplôme ou d’une filière précise. Des aides spécifiques financent des projets à vocation culturelle ou ayant pour objectif d’animer le campus, comme le fonds d’amélioration de la vie étudiante (FAVE) en juin 1999, puis le fonds de soutien et de développement des initiatives étudiantes (FSDIE) en 2001, enfin la contribution de vie étudiante et de campus (CVEC), à partir de 2018. Cette dernière[30] vise à soutenir l’amélioration des conditions de vie dans les campus et à favoriser la réussite.

L’UFC s’efforce d’emblée de constituer un espace de solidarité, par exemple à la maison d’arrêt de Besançon, avec les interventions culturelles de l’association étudiante GENEPI (1975) ou les cours pour les détenus à distance du Centre de téléenseignement universitaire (2004). À la Bouloie, depuis 2015, la Troc Party de la BU Proudhon offre des objets et des vêtements aux étudiants. La crise sanitaire majeure due à la pandémie du COVID_19 en 2020-2021 ouvre de profondes fractures, aux conséquences durables et préjudiciables aux étudiants les années suivantes. Face aux situations d’isolement, de grandes fragilités psychologiques et psychiques, mais aussi sociales et économiques chez les étudiants, de multiples initiatives se développent[31] : accompagnement psycho-social, aide alimentaire, repas à 1€, paniers solidaires, aides au logement et à la mobilité, écoute psychologique, fonds d’action sociale récurrent, indemnités financières compensant la perte de revenus pour les étudiants salariés… Portée initialement par la Fédération étudiante de Franche-Comté (BAF), une épicerie solidaire, l’AGORAé, voit le jour : elle propose aux étudiants des denrées alimentaires et des produits d’hygiène ou de première nécessité à bas prix. En 2024, s’ouvre une ressourcerie[32] qui, tout comme les boîtes à dons des sites universitaires du Nord Franche-Comté, invitent à un acte citoyen, orienté vers le recyclage, le partage et l’engagement environnemental.

Pionnière sur le terrain de l’insertion professionnelle, l’UFC entreprend depuis le début des années 1970 de s’ouvrir aux acteurs socio-économiques de la région. Face aux difficultés éprouvées par les étudiants pour financer leurs études et ensuite trouver un emploi viable, l’université se mobilise dès les premiers mandats avec la création du bureau d’information et des relations extérieures (Bire) ou du service de liaison étudiants entreprises (SLEE), qui entend accompagner les étudiants de la région dans leur recherche de « jobs ».

Les 29 et 30 octobre 1981, l’UFC accueille, à l’UER des sciences de la Bouloie, les assises régionales de la recherche et de la technologie en Franche-Comté[33], en présence de Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Recherche et de la Technologie : plus de six cents personnes, soit un tiers d’universitaires, un tiers de participants du secteur industriel et un tiers de représentants des autres secteurs d’activité (agriculture, santé, administration, organisation syndicale, organisme consulaire). Pour développer l’ouverture de l’université en 1982, est créé InterUnec, un bureau d’études spécialisé dans le transfert de technologie, intégré dans les laboratoires de l’enseignement supérieur de Franche-Comtépour répondre aux besoins des entreprises régionales et nationales. En septembre 1997, la nouvelle direction de la valorisation de la recherche facilite désormais le transfert des travaux des chercheurs des laboratoires universitaires vers le secteur privé et le dépôt des contrats, au service du développement local et de la création d’emplois. A partir de 2003, un service des activités industrielles et commerciales (SAIC) complète son activité. Les créations d’entreprises sont encouragées par l’UFC, l’ENSMM et l’UTBM : le premier incubateur d’entreprises innovantes de Franche-Comté, créé en 2000, symbolise l’installation progressive de ce « nouvel esprit de l’enseignement supérieur »[34] . En 2014, le MESR impulse le plan Esprit d’entreprendre, donnant lieu à la création du PÉPITE BFC[35] (pôle étudiant pour l’entrepreneuriat, le transfert et l’innovation), puis au statut national d’étudiant entrepreneur.

Ces quelques exemples de liens tissés avec le monde économique nous incitent à explorer dans ce tome 2 une facette très contemporaine de l’université : ce lieu de savoir se transforme progressivement en espace de professionnalisation désireux de favoriser l’insertion de ses étudiants, ce qui n’est en rien une évolution anodine tant celle-ci contribue à renverser une des fonctions originelles de l’université[36]. Cette nouvelle perspective d’intervention, qui met en jeu l’attractivité et les liens avec les acteurs économiques du territoire, pèse durablement sur la façon dont elle envisage ses missions : le rayonnement est désormais une préoccupation constante de ses dirigeants.

IV. Rayonner, du local à l’international : une université en phase avec les mutations du monde contemporain

Au fur et à mesure que cette problématique de l’insertion s’impose dans le paysage académique local, les enseignements évoluent eux aussi. La période étudiée dans ce tome 2 voit en effet apparaître des diplômes et des établissements censés concrétiser cette aspiration nouvelle. Elle se caractérise également par une multiplication des innovations pédagogiques qui accompagnent les transformations technologiques de l’époque, en particulier grâce au développement de l’enseignement à distance et au recours croissant aux outils numériques.

Le Centre de linguistique appliquée (CLA) illustre cette adaptation précoce de l’offre pédagogique de l’UFC aux problématiques de son temps. Il propose en effet dès sa création par Bernard Quemada en 1958, une approche innovante de l’apprentissage des langues. De nouvelles méthodes comme « C’est le printemps » font la réputation mondiale du CLA. Ces dernières incitent à aborder l’apprentissage du français par l’approche dite de la communication active qui s’oriente autour de l’oralité, rompant ainsi avec les voies traditionnelles s’appuyant surtout sur l’écrit. C’est ainsi que Régine Llorca, enseignante-chercheure et danseuse, allie ses deux talents : utiliser le mouvement et le rythmepour enseigner la phonétique du français langue étrangère (FLE) aux étudiants internationaux.

La dématérialisation des enseignements est un autre exemple montrant l’évolution de l’offre pédagogique des dernières décennies. Elle témoigne d’une grande capacité d’adaptation de l’établissement aux aléas environnementaux – rappelons-nous l’impact de la pandémie de Covid_19 en 2020 et 2021 – mais aussi aux transformations des modes d’apprentissage et à la nécessité accrue de proposer une université appropriable « à distance ». Ce tome 2 rappelle à quel point ces innovations ont des racines anciennes. Que l’on pense à la création en 1966 du Centre de téléenseignement universitaire (CTU), qui lance cette réflexion pédagogique. Progressivement renforcé dans ses missions, tout en étant parfaitement inséré dans un réseau des CTU des villes universitaires de l’est de la France[37], le CTU contribue à l’inscription de l’UFC dans son territoire et rend l’enseignement supérieur accessible à un public dit « empêché », qui ne peut suivre un cursus en présentiel à l’université en raison d’une activité professionnelle ou pour des raisons médicales, familiales, etc.[38]. Il leur permet d’obtenir une licence ou un master, mais aussi des diplômes équivalents du baccalauréat (DAEU).

L’innovation pédagogique passe aussi par l’apprentissage à la pratique, de plus en plus souvent proposé aux étudiants. L’entreprise universitaire à but non lucratif Biotika[39] est emblématique. Les élèves ingénieurs de l’ISIFC peuvent y conduire, lors de leur cursus, un projet concret dans l’ingénierie biomédicale, leur domaine de spécialité, et ainsi expérimenter la réalité du terrain et de l’entreprise.

Depuis la fin des années 1990, le succès et la montée en puissance des dispositifs de l’alternance en entreprise et de l’apprentissage, qui concernent chaque année des centaines d’étudiants désireux d’intégrer le monde professionnel, est un autre marqueur de ce rapprochement. En 2022-2023, 103 parcours en alternance sont ouverts à l’UFC auprès de 1 430 étudiants-alternants pour un chiffre d’affaires de 10,08 M€. Ils sont aujourd’hui l’un des axes essentiels du service de la formation continue, intitulé SeFoC’AL (service de la formation continue et de l’alternance). Ce dernier a vu le jour en 1959 quand est créé à Besançon un Institut de promotion supérieur du travail (IPST), qui devient l’institut universitaire de formation continue (IUFC) en 1969, puis le service formation continue en 1986. Il traduit la volonté de l’université de former les travailleurs pour les aider à évoluer dans leur champ professionnel. Début 1998 ce service commun, d’une structure gérant des actions spécifiques à ce champ d’activités, devient un service d’appui pour toutes les composantes de l’université qui souhaitent ouvrir leur offre au champ de la formation professionnelle. Les personnels du service se répartissent alors au cœur des UFR et des IUT pour contribuer à développer leurs activités de formation continue, tandis que quelques-uns restent dans un noyau central pour la coordination.

A qui s’adresse cette offre pédagogique en mutation ? Très tôt, la questiondes frontières du périmètre d’action de l’UFC se pose avec acuité. La logique de « désenclavement » est par exemple explicitement assumée par le président Woronoff, qui fait inscrire cet objectif ans le contrat quadriennal de développement 1992-1995. Il estime nécessaire de formaliser cette collaboration déjà ancienne des universités de la région – on parle alors de « l’entente du Grand Est » –, notamment quant à la formation. Dès 1974, les statuts de la fédération interuniversitaire de l’Est sont signés. Elle devient la CPU Grand Est quelques années plus tard afin de permettre aux établissements de la région de parler d’une seule voix dans le concert parfois dissonant des acteurs du monde universitaire français. Plus généralement, cette logique de désenclavement traverse l’histoire récente de l’UFC, qui cherche à établir des liens au-delà de la Franche-Comté avec des établissements susceptibles de favoriser l’apparition de collaborations tout en accroissant son rayonnement. Dans une compétition universitaire devenue en partie mondiale, il s’agit désormais de « peser » dans le monde académique en accédant à un poids critique à l’échelon régional tout en faisant en sorte de devenir un partenaire international identifié.

Sur le premier aspect, l’attractivité locale, le rapprochement avec Dijon à partir de 1993 constitue le signe d’une tendance à multiplier les espaces de coopération transgressant les frontières régionales historiques. La fondation du PRES[40] BFC en 2005, le lancement dans la foulée d’une Université fédérale Bourgogne Franche-Comté à partir de 2010 – qui, comme l’indique Maryse Graner, « sert l’ambition du PRES de contribuer au développement économique des territoires sur lesquels il est présent » – puis, à partir de 2015, la création d’une Communauté d’universités et d’établissements intitulée UBFC[41], incarnent cette aspiration à la compétitivité qui impose de se doter d’un poids critique suffisant.

Qu’il s’agisse du nombre d’étudiants, de centres de recherche ou de collègues présents sur le territoire, il importe de montrer la vitalité de la communauté académique au niveau régional en tissant des liens privilégiés avec ceux que l’on considère comme ses voisins. Le premier jumelage historique, avec l’université suisse voisine de Neuchâtel, est contractualisé en 1977[42]. Il est suivi en 1993 par la fondation du réseau Cluse réunissant les universitésde Neuchâtel, Lausanne, Fribourg et Dijon. C’est d’ailleurs dans cette optique que les liens avec la Suisse prennent une ampleur nouvelle au début des années 1990. 2013 marque la consolidation de cette coopération par la naissance de la Communauté du savoir (Cds), construisant un solide réseau transfrontalier d’enseignement supérieur et de recherche franco-suisse. Les dossiers portés, pluridisciplinaires, abondent, comme la création, toujours en 2013, du collegium SMYLE[43] ou de la Zone atelier Arc Jurassien (ZAAJ) – soutenue par le programme Interreg –, réunissant sciences de l’environnement et sciences humaines et sociales. En 2015, à l’initiative du laboratoire Chrono-environnement de l’UFC et sous son pilotage, des responsables de masters de l’Arc jurassien fondent une fédération de masters franco-suissesautour de l’environnement.

Le réseau se développe également au-delà du territoire BFC-Suisse grâce à l’établissement de liens avec diverses universités plus lointaines, signe d’une internationalisation active du système universitaire à laquelle l’UFC entend prendre toute sa part. Dès les années 1970, les premiers jumelages sont signés avec des universités allemandes. Ils sont rapidement suivis par des partenariats, plus ou moins intenses, avec des établissements à travers le monde. Ces derniers se traduisent par des échanges et séjours de lecteurs, de chercheurs, d’enseignants-chercheurs et d’étudiants. Sur un autre registre, les décorations attribuées à des personnalités de haut rang, dont certaines, tel l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade, sont parfois passées par Besançon, participent également de ce rayonnement international. Maryse Graner rappelle que l’attribution du statut de docteur honoris causa implique l’organisation de cérémonies qui « gardent précieusement leur objet d’origine : célébrer les grades universitaires avec la dignité qui doit leur être conférée, participer au rayonnement scientifique de la recherche et créer des liens entre les scientifiques à l’échelle internationale tels que cela a été envisagé dans le décret du 20 juin 1918, au sortir de la première guerre mondiale ». 29 universitaires, pour seulement trois femmes, ont été honorés de 1977 à 2019 via ce dispositif.

Outre ces jumelages ciblés, l’université de Franche-Comté s’inscrit plus généralement dans ce nouvel espace universitaire européen symbolisé par l’harmonisation des diplômes[44] et la multiplication des dispositifs de mobilité. Elle intègre notamment la nouvelle charte Erasmus+ pour la période 2021-2027, en se distinguant avec la note maximale de 100/100, participant à la co-construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur. Dans cette optique, l’UFC rejoint, fin 2022, un consortium d’alliance européenne, STARS EU. Le CLA accueille lui-aussi chaque année plusieurs milliers de stagiaires, d’étudiants et de formateurs venus du monde entier. Ses enseignements réputés, notamment en français langue étrangère (FLE), appuyés sur des méthodes innovantes, contribue largement au rayonnement mondial de l’université, de Besançon, du département du Doubs et de la région Franche-Comté, puis BFC. Outre les programmes européens et nationaux, l’UFC n’hésite pas à se doter de programmes propres comme les « bourses d’excellence Victor Hugo », destinées aux étudiants en master et en doctorat du continent latino-américain, toutes filières confondues, et attribuées selon des critères d’excellence académique[45].

Cette ouverture internationale, aujourd’hui récompensée par les bons résultats de notre établissement dansles classements internationaux[46] est le fait d’un volontarisme quotidien porté par de nombreuses personnalités qui ont marqué l’histoire récente de l’UFC, et dont ce tome 2 retrace l’action quotidienne. Que l’on pense par exemple à Marita Gilli ou à Marion Perrefort pour le travail d’ouverture vers l’Allemagne, à Patrick Lehmann, initiateur de nombreux partenariats et fondateur puis directeur du premier service des relations internationales de 1980 à 2006[47], ou encore aux équipes dirigeantes successives du CLA, les protagonistes de cette ouverture internationale sont tellement nombreux et créatifs que tout un pan de ce second tome leur est consacré.

Outre les jumelages, l’UFC entretient des liens privilégiés avec quelques partenaires historiques, comme Djibouti. Le projet de coopération amorcé à partir de 1995 dans le cadre du PASED (plan d’aide au système éducatif djiboutien), qui consiste à former sur place, à Djibouti, des professeurs de collège en mathématiques, est un bon exemple du travail de long terme mené par les services de l’UFC. Ces derniers œuvrent d’abord à monter une première formation (le DEUG MIAS – mathématiques, informatique et applications aux sciences) et un enseignement à distance, rendu possible par l’utilisation de contenus de formation du CTU. À partir de 1999, les choses s’accélèrent quand s’ouvrent une offre de formation de premier cycle, puis de master et de doctorat. C’est ainsi que le 1er doctorat est soutenu à Djibouti, en janvier 2010, en présence du président de l’UFC, Claude Condé.

Les étudiants eux aussi prennent leur part, par exemple en créant des associations et des évènements censés faire vivre ce cosmopolitisme contemporain de l’UFC. Fondée en septembre 2004 à Besançon, l’association des étudiants internationaux de Besançon (AEIB) se donne ainsi pour mission d’accueillir l’ensemble des étudiants internationaux et de favoriser leur inclusion sociale par diverses activités interculturelles et solidaires. En 2006, l’AEIB rejoint le réseau ESN, Erasmus Student Network. En mars 2008, l’association bisontine AEIB ESN est lauréate pour l’accueil de l’assemblée générale mondiale du réseau de l’ESN (soutenu par la commission européenne), ce qui l’amène à recevoir 500 étudiants issus de 250 villes. En avril 2011, l’UFC, au nom du pôle de recherche et d’enseignement supérieur (PRES) Bourgogne Franche-Comté, accueille, à Besançon, la partie étudiante du sommet mondial des universités, Global University Summit.

En pratique, cette inscription dans un environnement international se traduit par la problématique très concrète de la réception des étudiants étrangers en territoire franc-comtois. Outre le travail quotidien d’accueil, notamment offert par le CLA, on peut rappeler que l’UFC compte dans ses rangs, en 2023, 3 011 étudiants internationaux (133 nationalités différentes, dont près des deux tiers sont originaires du continent africain) soit 2,5% des inscrits[48]. 80,6 % d’entre eux le sont par un programme de mobilité internationale. Cette même année, 318 étudiants de l’UFC sont partis en mobilité à l’étranger dans le cadre d’un échange : 59,7 % dans un établissement européen, 32,7 % vers le continent américain et 7,5% en Asie[49]. Si cette internationalisation progressive participe d’un enrichissement culturel mutuel profitable à toutes et tous, les mobilités internationales sont également dans certains cas source d’une grande précarité, qu’associations et services sociaux ne parviennent pas toujours à endiguer. L’augmentation soudaine des frais d’inscription pour les étudiants étrangers votée en 2018 (et non encore appliquée à l’UFC) pourrait venir encore nettement l’aggraver.

Là gît toute l’ambiguïté de cette notion d’attractivité internationale et des problématiques ou nouveaux mots d’ordre qu’elle draine avec elle. La sélection, la compétition, l’évaluation ne sont pas des enjeux anodins et tendent à inciter les universités contemporaines à privilégier ce qui leur permettra de bien figurer dans cette arène internationale où classements et évaluations se multiplient. L’UFC est parvenue jusqu’à présent à bien figurer dans ce nouvel environnement sans pour autant cesser d’accueillir à bras ouverts des étudiants venus du monde entier.

Conclusion

La période qui s’ouvre au sortir des années 1960 est marquée par une affirmation très marquée de notre université dans le paysage local : les effectifs ont plus que doublé, les liens avec le tissu économique se sont organisés, les partenariats internationaux se sont multipliés et l’inventivité – qu’elle soit pédagogique, culturelle ou académique – progresse chaque jour dans tous les sites de l’établissement. Le chemin du progrès et du savoir démocratisé reste néanmoins pavé d’obstacles, qui n’ont guère évolué au cours des dernières décennies. Les mêmes préoccupations reviennent, lancinantes : la maigreur des budgets, la sélection des étudiants ou encore l’attractivité de l’UFC dans un paysage académique désormais mondialisé.

La question des moyens revêt une constance tristement remarquable. Les épisodes de tension liés à la faiblesse des budgets de l’université, survenus depuis le début des années 1970, en Franche-Comté ou ailleurs, l’attestent. L’autonomisation progressive des universités françaises s’accompagne de craintes récurrentes sur les ressources dont celles-ci disposent pour continuer d’exister. Ainsi, à plusieurs reprises, présidents et présidentes se sont alarmés de devoir renoncer, temporairement, à certaines missions ou, plus récemment, de devoir entamer une année civile avec un budget déficitaire. Par sa gestion rigoureuse, l’UFC est toujours parvenue à surmonter ces épisodes délicats sur le plan financier, mais les tensions récurrentes sur les moyens de fonctionnement interrogent quant à la fragilité de l’avenir de l’université publique dans notre pays. D’autant plus que la France hérite d’une double organisation duale de l’enseignement supérieur : d’une part, universités et grandes (ou plus petites) écoles et leurs CPGE[50], d’autre part système non sélectif et sélectif, qui traverse aussi les universités (IUT, écoles d’ingénieurs internes, instituts spécialisés, filières disposant d’un quasi-monopole professionnel, etc.).

Ces enjeux budgétaires se doublent d’une seconde série de débats sur la vocation intrinsèque d’accueil des étudiants de notre université. Aujourd’hui largement concentrée sur ses missions d’insertion de ses étudiants, elle développe maints partenariats et dispositifs censés favoriser leur « professionnalisation ». Les nombreux forums, rencontres métiers, les services tels que Pépite BFC, entre autres, sont là pour en témoigner. Si cette mission fait aujourd’hui la fierté de l’établissement, il s’agira aussi pour les années à venir de ne pas oublier ce qui fait la mission fondamentale des universités : l’élévation intellectuelle des membres de sa communauté par la production des savoirs et le renforcement du sens critique de ces futurs citoyens amenés à évoluer dans un monde toujours plus complexe et dont la compréhension nécessite l’acquisition d’outils intellectuels de haut niveau.

Cinquante ans après la création officielle de l’UFC, les défis sont ainsi encore nombreux.

Sans prétendre à l’exhaustivité, tant la liste serait longue, on peut citer en premier lieu la question de l’égalité femmes-hommes. L’une des grandes évolutions de l’université française porte sur la féminisation des publics et des personnels. Au 21 décembre 2022, toutes catégories confondues, la part des femmes égale 51,3% des 2973 personnels de l’UFC. Ce chiffre est le fruit d’une ouverture croissante du monde professionnel et académique, à laquelle l’université de Franche-Comté n’échappe pas. Pour autant, les disparités persistent, y compris au sein de nos établissements. Aujourd’hui les femmes représentent, dans le corps enseignant, 48 % des titulaires, mais 57 % des contractuels. Par ailleurs, la place des femmes se raréfie quand on s’élève dans les hiérarchies : moins de professeurs (37 % des professeurs de 2e classe, 17 % des professeurs des universités de classe exceptionnelle), moins de postes à responsabilité (deux présidentes seulement, sur les 10 qui ont effectué leur mandat depuis la fin des années 1960 ; très peu de femmes à la direction d’UFR, notamment). Les tentatives pour contrecarrer la persistance de ce plafond de verre se sont multipliées : créations de postes consacrés à l’égalité femmes-hommes, campagnes de sensibilisation (« Études scientifiques : pour une égalité des chances filles-garçons »), mise en valeurs de parcours d’excellence ou encore création d’un projet interrégional de laboratoire sur l’égalité (le PILE), entre 2015 et 2020, pour garantir aux femmes un accès à l’emploi de qualité, une insertion professionnelle durable et favoriser leur accès aux postes à responsabilités.

Cette question de l’égalité renvoie à la problématique plus générale de l’accès aux savoirs. À l’heure où les restrictions budgétaires et les évaluations semblent menacer à terme le maintien d’antennes régionales, voire de certaines formations, c’est tout l’enjeu de la démocratisation qui se pose pour les décennies et, souhaitons-le pour l’UFC, pour les siècles à venir. Elle est devenue un établissement accessible et plébiscité par les familles et jeunes adultes de la région. La responsabilité des prochaines générations, de l’étudiant au futur décisionnaire, consiste à maintenir le cap d’une université ouverte sur le monde, qui permette d’acquérir les outils de compréhension de nos sociétés contemporaines. A l’heure où l’obscurantisme gagne du terrain, les universités se doivent d’activer tous les leviers à leur disposition pour continuer à faire en sorte que l’enseignement supérieur et la recherche qu’elles délivrent en France continuent de former le pilier démocratique dont nos sociétés ont tant besoin. Il convient de rappeler que l’« un des éléments dans la lutte sans fin pour parvenir à un ordre social plus juste et plus humain est l’effort consenti pour éliminer les obstacles – qu’ils soient économiques, idéologiques ou politiques – qui entravent l’épanouissement individuel ou l’action collective et que l’université devrait rendre possible »[51].

Pour y parvenir, les chercheurs ont de longue date identifié les moyens dont l’État peut disposer : interrompre la baisse de la dépense par étudiant[52], renforcer les budgets de l’université et de la recherche en activant certains leviers (évaluer sérieusement le crédit impôt recherche et réorienter les « programmes d’investissement d’avenir » ou équivalents…), contrôler plus étroitement l’allocation de sommes importantes aux établissements privés, éviter les à-coups budgétaires, réfléchir aux modalités d’accès à l’enseignement supérieur et aux formes de sélection qui conduisent à concentrer encore un peu plus les classes sociales dans certaines villes et dans certains types d’établissement et, enfin, relancer une politique volontariste de recrutements, plombée par le recours croissant aux contrats précaires à l’échelle nationale. C’est à ce prix que l’université de Franche-Comté, devenue université Marie et Louis Pasteur, pourra continuer à remplir ce qui fait le cœur de sa mission pour les six cents prochaines années, et au-delà… : nourrir la recherche, continuer de dispenser des savoirs critiques et participer à l’élévation intellectuelle de la population, éduquer aux transformations du monde – notamment environnementales – et fédérer toutes les forces vives d’un territoire qui, plus que jamais, doit pouvoir s’enorgueillir de disposer d’une université dynamique et ouverte.


Notes :
L’auteur remercie Maryse Graner et Jean-Paul Barrière pour leur accompagnement et leur aide précieuse dans la rédaction de cette introduction [1] Après maints débats et tergiversations, l’université de Besançon voit finalement le jour le 14 octobre 1970 et ses statuts sont approuvés par le ministère le 24 novembre suivant. Celle-ci intègre les UER existantes, auxquelles s’ajoutent une nouvelle UER consacrée aux recherches biomédicales, les IUT régionaux, l’observatoire des sciences de l’univers, l’institut de chimie et l’ENSCM (École nationale supérieure de chronométrie et micromécanique, qui prend le nom d’ENSMM en 1980). L’université de Besançon s’intitule université de Franche-Comté (UFC) à l’automne 1976, puis université Marie et Louis Pasteur (UMLP) le 1er janvier 2025. Par commodité, et dans la continuité du premier tome, nous parlerons ici de « l’UFC » pour l’université de Franche-Comté. [2] L’université de Franche-Comté, en 2022-2023, comptait dans ses rangs un peu plus de 24 000 étudiants et environ 2 500 agents. Ces derniers se divisent en deux catégories principales. On trouve d’abord 1372 enseignants, dont 780 enseignants-chercheurs et hospitalo-universitaires, 259 enseignants du secondaire (professeurs agrégés ou certifiés) et 333 contractuels. Côté administration, l’UFC emploie 1126 personnels BIATSS (bibliothécaires, ingénieurs, administratifs, techniciens et personnels sociaux et de santé) et 2 480 intervenants extérieurs. Il convient d’y ajouter les personnels hébergés, soit 227 techniciens, ingénieurs ou chercheurs issus de grands organismes de recherche (CNRS, INSERM…) et enseignants-chercheurs non affectés à l’UFC, ainsi que 37 professeurs émérites (chiffres au 31 déc. 2023). [3] Les citations d’auteurs dans cette introduction sont extraites des notices développées dans ce volume, dont nous ne donnerons pas l’intitulé en détail. [4] L’Est républicain, 13 déc.1983, « 83 : l’année des étudiants tristes », Ludovic Bassand. L’auteur remercie Michel Savaric d’avoir mis à sa disposition ses archives personnelles en vue de la rédaction de cette introduction. [5] Christine Musselin, La grande course des universités, Paris, PUF, 2017. [6] Parmi les nombreuses prises de position de l’époque, on peut noter celle des étudiants des facultés de médecine, réunis à Besançon à l’été 1968 et qui réclament dans l’une des nombreuses motions adoptées à l’époque de mettre en place une « cogestion par les étudiants et les enseignants dans chaque faculté ». Citée par Claude Fabert, « Les étudiants en médecine demandent la création d’une commission tripartite », Le Monde, 1erjuill. 1968. [7] Le chiffre augmente régulièrement ensuite jusqu’à atteindre 8 sur 36 aujourd’hui. [8] Article 4 des statuts, cités par Damienne Bonnamy. [9] Issus de la loi Fioraso, les contrats de site prennent le relais à l’échelle de l’ESR régional à partir de 2013. [10] Ce découpage pluriannuel sur la base de contrats a un impact sur la recherche dans la mesure où ses grands axes sont définis et inscrits dans les contrats d’établissement successifs. L’activité scientifique des équipes de recherche est évaluée par le Haut comité d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur en France (HCERES). Depuis le 1er janvier 2024, ouvrant le contrat d’établissement 2024-2028, l’université compte 19 unités de recherche dont 7 unités mixtes de recherche labellisées (5 CNRS et 2 INSERM) et12 unités de recherche de l’établissement. L’établissement d’une signature scientifique commune accroît le référencement des publications et participe du rayonnement international de l’université. [11] Corine Eyraud, « L’université française : mort sur ordonnance ? », Savoir/Agir, 2019/1, n° 47, p. 119-131. [12] 510 000 étudiants inscrits en 1968, contre 130 000 dix ans auparavant. [13] 9 942 inscrits à la rentrée 1971. [14] 386 inscrites en sciences (29 % des effectifs sont féminins), 373 en lettres, où elles sont majoritaires (59 %). Si elles sont 33 en médecine (27 %), la parité est atteinte en pharmacie : 46 étudiantes pour 47 étudiants. [15] Avec 1,4 % d’étudiants enfants d’agriculteurs, ce chiffre est encore plus bas en 2023-2024. [16] Et toujours de 5,7 points en 2022-2023 (cf. le « Tableau de bord des formations de l’université de Franche-Comté, année 2023-2024 », direction du pilotage, Observatoire de la formation et de la vie étudiante, Caroline Guichard). [17] D’où l’expression d’« ascenseur social » pour qualifier les études à l’université. [18] Supplément Tout l’u, n°76, avr. 2000, enquête réalisée en collaboration avec le Crous Franche-Comté. [19] Le (Li)Ve et la salle Jenny d’Héricourt à la Bouloie sont des lieux de vie des associations étudiantes, tandis que le théâtre de la Bouloie et le café international Canot au centre-ville offrent deux salles de spectacle. [20] L’Est républicain, 1er juin 1990, « La guerre des facs », Éric Chabauty. [21] Entretien avec le recteur Henri Legohérel, L’Est républicain, 11 nov. 1980. [22] Propos rapportés par L’Est républicain du 6 nov. 1980. [23] Ludovic Bassand, « Les professeurs antigrève : “une véritable prise d’otages“ », L’Est républicain, 8 juin 1984. Des étudiants et leurs familles se plaignent également auprès du recteur et du maire. [24] Edwy Plenel, « Toutes les colères en une », Le Monde, 24 janv. 1981. [25] Dossier tout l’U, supplément du numéro 91, janv. 2002. [26] Il s’agit de la thématique retenue pour la cinquantième foire comtoise à Micropolis, où l’université présente une exposition sur ses domaines de recherche. [27] « L’Université ouverte de Besançon : de plus en plus largement », L’Est républicain, 15 décembre 1983. [28] « Plus de mille adhérents. C’est la rentrée à l’université ouverte », L’Est républicain, 3 novembre 1984. [29] Il devient le bureau de la vie étudiante (BVE) en 2013. [30] Les sommes sont collectées par les Crous au bénéfice de tous les étudiants, auprès des étudiants en formation initiale dans un établissement d’enseignement supérieur en amont de leur inscription. Une partie est reversée aux établissements, l’autre permet au Crous de financer des projets de vie de campus et des actions d’amélioration de la vie étudiante. [31] Avec le Crous BFC et le service de santé étudiant (SSE), complétées sur le terrain par les actions des associations étudiantes et des ONG nationales (Secours populaire, Restos du cœur, Secours catholique, Croix-Rouge française…). [32] Créée par l’UFC, le Crous BFC et la région BFC. [33] Le Bire, spécial « Les assises régionales de la recherche et de la technologie », n°59,1er trimestre 1982, p.1-4. [34] Olivia Chambard, Business Model. L’université, nouveau laboratoire de l’idéologie entrepreneuriale, Paris, La Découverte (« Laboratoire des sciences sociales »), 2020. [35] Il assure ses missions dans toute la région Bourgogne Franche-Comté pour l’ensemble des étudiants et jeunes diplômés de sept établissements : UFC, UB, UTBM, Sup Microtech-ENSMM, Institut Agro Dijon, ENSAM Cluny et BSB. [36] Comme le rappellent Cédric Hugrée et Tristan Poullaouec, « en s’imposant comme le nouveau critère de hiérarchisation des filières, des diplômes et des disciplines, la « professionnalisation » promeut en fait un mode managérial d’accès à l’emploi et disqualifie le mode scolaire d’accès à l’emploi, dont étaient dépendantes de nombreuses formations universitaires. […] Or, au-delà des enjeux d’insertion professionnelle, c’est la société tout entière qui a besoin d’une jeunesse mieux instruite et plus qualifiée face aux dérives complotistes et aux fake news […]. Confrontés à la nécessité de la bifurcation écologique, aux crises sanitaires ou à la montée des inégalités, les savoirs élaborés et transmis à l’université sont plus que jamais d’utilité sociale » (L’université qui vient. Un nouveau régime de sélection scolaire, Paris, Raisons d’agir, 2022, p. 145). Toutefois, cela est inégalement vrai selon les filières : médecine, droit, sciences appliquées…, ont d’emblée des finalités professionnelles majeures. [37] En 1974, la fédération interuniversitaire du téléenseignement de l’Est (FIT Est) est créée, regroupant les cinq universités pionnières : Besançon, Strasbourg, Reims, Nancy et Dijon. [38] Résidents à l’étranger, appelés au service national, détenus. [39] Bureau d’études spécialisé dans les preuves de concepts technologiques et médicales. [40] Pôle de recherche et d’enseignement supérieur. [41] La Comue UBFC disparaît de fait après la décision de l’UB et de la Burgundy School of Business d’en partir en 2022, puis elle intègre l’EPE Marie et Louis Pasteur (UMLP) à compter du 1er janvier 2025. Une convention de coordination territoriale permet aux deux EPE (UBE et UMLP) de coopérer sur des axes stratégiques servant l’attractivité du site et de faire perdurer les liens construits à l’échelle du territoire BFC. [42] Par le président Pierre Lévêque et le recteur Jean-Blaise Grize. [43] Collegium SMYLE (Smart Systems for a better life) de FEMTO-ST (convention signée entre le CNRS, l’UFC, l’ENSMM et l’UTBM et l’EPFL). [44] La réforme dite LMD (licence, master, doctorat), parfois appelée « 3,5,8 »en fonction du nombre d’années d’études cumulées par cycle, symbolise cette européanisation de l’université française. Désormais l’année universitaire est organisée en semestres et structurée en unités d’enseignement capitalisables. Son but est de normaliser le système d’enseignement dans les universités européennes afin d’harmoniser l’étude des normes en termes de contenu, de cursus (curriculum), de programmes et des crédits de cours (ECTS). [45] Entre 2011 et 2020, 141 bourses sont financées par l’université, la région BFC et la Ville de Besançon. [46] L’UFC, notamment grâce à la visibilité des signatures scientifiques relatives à ses publications et à la reconnaissance internationale de l’expertise de ses chercheurs et de ses équipes de recherche, réussi à se hisser dans les classements tels que le QS world university ranking, le QS Europe university ranking, le Times Higher Education (THE), QS durabilité 2025, le classement thématique de Shanghai ou encore le classement de l’université de Stanford. [47] Elle devient en 2006 la délégation générale aux relations internationales et à la francophonie (DGRIF), en 2012 la direction des relations internationales et de la francophonie (DRIF), et en 2022 la direction des relations européennes, internationales et de la francophonie (DREIF). [48] Les étudiants internationaux sont 1 675 en 2000-2001 (9,4 % des inscrits), 2 325 en 2006-2007 (12 %), 2 324 en 2010-2011 (11 %), 2 468 en 2015-2016 (10,67 %). [49] Cf. le « Tableau de bord des formations de l’université de Franche-Comté, année 2023-2024 », op. cit. [50] Classes préparatoires aux grandes écoles. Le coût par étudiant des GE et CPGE est bien supérieur à celui des étudiants des filières universitaires générales. [51] Noam Chomsky, Réflexions sur l’Université, Paris, Raisons d’Agir, 2010. [52] Elle se situe aujourd’hui dans la moyenne de l’OCDE mais reste bien inférieure à celle des pays qui dépensent le plus dans ce domaine (Canada, États-Unis, Norvège, Suède, Royaume-Uni, Suisse, où la dépense par étudiant dépasse les 20 000 USD/an, contre environ 15 000 en France). Voir le rapport de France Stratégies 2017, Quelles priorités éducatives ?. Dans une interview au Monde, l’historienne Emmanuelle Picard rappelle « qu’entre 2008 et 2018, le nombre d’étudiants, dans l’enseignement supérieur en France, est passé de 2,2 millions à 2,7 millions, soit une hausse de plus de 20 %. Alors qu’en parallèle, le budget de l’enseignement supérieur n’augmente que d’environ 10 % » (propos recueillis par Séverin Graveleau, Le Monde, 13 mai 2024).
ARTICLES SIMILAIRES :
error: Contenu protégé.