Il n’y a pas d’âge pour faire une thèse : Colette Bourlier, une doctorante opiniâtre

Delphine Gosset

L’université de Franche-Comté a compté une doctorante hors-normes. Colette Bourlier a soutenu sa thèse en géographie historique, le 15 mars 2016, à l’âge de 91 ans, signant un énorme travail de recherche sur les travailleurs immigrés à Besançon pendant la seconde moitié du XXe siècle.

Colette Bourlier naît à Lyon en 1925. Devenue institutrice après-guerre, elle s’engage dans une première reprise d’études en 1945 à la faculté des lettres de Besançon pour préparer une licence d’histoire-géographie, qu’elle obtient en 1950. Continuant sur sa lancée, elle passe le CAPES en 1956 pour devenir professeur dans ces deux disciplines. Elle enseigne d’abord à Poligny, puis à Lons-le-Saunier et enfin à Besançon, effectuant une grande partie de sa carrière au collège et lycée de Montjoux.

Une fois à la retraite, elle décide de reprendre des études et décroche une maîtrise, en 1984, avec les honneurs. Cette femme déterminée ne s’arrête pas en si bon chemin et s’inscrit en diplôme de recherche appliquée (DRA), une formule qui n’existe plus aujourd’hui et qui permet de mener des recherches universitaires sans limitation de durée[1]. C’est le début d’une trentaine d’années de travail qui viennent de se conclure avec la soutenance d’une thèse.

Le 14 mars 2016, à l’UFR SLHS2, devant une assemblée nombreuse, cette dame encore très alerte malgré ses 91 ans a brossé avec assurance une synthèse de ses recherches sur les travailleurs immigrés à Besançon, un sujet qui lui tient à cœur.

Soutenance de la thèse de Colette Bourlier, le 15 mars 2016, au Grand salon de l’UFR SLHS. Ludovic Godard, 2016.

C. Bourlier s’est en effet longtemps investie dans l’alphabétisation, touchée par le sort des femmes maghrébines et portugaises qui arrivaient en France sans connaître un seul mot de français. Des femmes de son quartier de Montrapon qu’elle aidait à apprendre la langue et à comprendre les arcanes de l’administration française. De cette expérience humaine, elle a tiré non seulement des amitiés durables, mais aussi une très bonne connaissance des structures d’accueil des immigrés à Besançon. Le sujet de sa thèse était donc tout trouvé.

Celle-ci représente un volume de 400 pages intitulé « Les travailleurs immigrés à Besançon pendant la seconde moitié du XXe siècle ». La question y est traitée selon trois angles : l’accueil, la démographie et l’économie. L’approche n’est pas simplement locale ; au contraire, Colette Bourlier situe ses observations dans le contexte des évolutions de la politique et de la législation nationales sur une période d’un demi-siècle.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, il y avait peu d’immigrés à Besançon. En 1954, ils représentaient à peine 2 % de la population et étaient issus pour la plupart de Suisse et d’Italie du Nord. Pour faire face à une augmentation des besoins de l’industrie en main-d’œuvre, plusieurs vagues migratoires se sont ensuite succédé, venant d’abord d’Italie du Sud, d’Espagne et d’Algérie, puis du Portugal et du Maroc, et enfin de Turquie. Au départ, il s’agissait principalement d’hommes. Les femmes sont arrivées ensuite avec la mise en place d’une politique de regroupement familial :

« En une vingtaine d’années, les caractéristiques des migrations ont profondément changé : d’une immigration de travail prévue généralement pour durer quelques années en attendant la réinsertion dans le pays natal, on est passé à une immigration familiale pour laquelle le retour au pays d’origine est devenu un mythe… même si l’on y retourne en vacances et si l’on y a fait construire une maison. Ce changement d’horizon n’est évidemment pas sans conséquences, à la fois sur l’urbanisme (on passe du foyer pour travailleurs célibataires au logement social), les services sociaux et éducatifs, l’organisation sociétale », écrit C.Bourlier dans sa thèse.

Elle relate un accueil plutôt favorable de ces immigrés par la municipalité bisontine, mais porte un regard critique sur des structures qu’elle connaît bien, par son expérience personnelle, en pointant un certain manque d’anticipation face à « des frottements culturels, souvent enrichissants mais parfois conflictuels ». Elle examine également le rôle économique des immigrés, répertoriant les professions exercées, les secteurs d’activité et leur évolution au fil du temps, montrant que ces travailleurs ont été les plus touchés par le chômage lors de la désindustrialisation.

Si Colette Bourlier réalise une thèse “à l’ancienne”, dans la mesure où elle ne fait pas appel aux actuels outils numériques de la géographie, elle fait cependant montre d’une grande rigueur scientifique dans l’exploitation des données et du nécessaire recul critique dans leur interprétation. Opiniâtre, elle a non seulement analysé tous les recensements de l’INSEE jusqu’en 1999, mais aussi utilisé des informations obtenues auprès de la préfecture du Doubs ou même des administrations des pays d’origine des immigrés. « Elle a su faire parler les chiffres, mais aussi aller au-delà des chiffres avec une grande finesse d’analyse » souligne Serge Ormaux, directeur de thèse, lors de sa soutenance. Des directeurs de recherche, elle en a effectivement connu plusieurs, les deux premiers – Geneviève Charles-Lyet et Jacques Fontaine – ayant pris leur retraite avant qu’elle ait fini son travail, toujours prête qu’elle était à explorer une nouvelle piste. Tous trois présents lors de la soutenance, ils décrivent sa thèse comme « un socle de connaissances indispensable à tout chercheur qui travaillera ultérieurement sur ce sujet, que ce soit dans le domaine de l’histoire, de la géographie, de la sociologie, ou de l’économie ».

L’obtention du titre de docteur de l’université de Franche-Comté, avec une mention très honorable, a donc été donc une consécration pour C. Bourlier, qui s’est montrée modeste et s’apprêtait alors à rédiger, à partir de ses travaux, un article soumis à une revue scientifique.

Cette thèse exceptionnelle n’a pas manqué d’intéresser les médias nationaux et internationaux : au Royaume-Uni, en Allemagne, en Suisse, au Portugal, en Espagne, en Irlande, en Turquie, au Chili, en Indonésie et même aux EU … dans le New-York Times.

Notes :
  • 1. Les thèses doivent se réaliser pendant un temps limité (en général 3 ans à plein temps, parfois un peu plus selon les disciplines) et souvent dans le cadre d’un financement (contrat doctoral).
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