Dominique Angèle Vuitton, enseignante-chercheure engagée et académicienne

Maryse Graner avec l’aide de Dominique Angèle Vuitton

Bisontine de naissance, Dominique Angèle Vuitton, aînée d’une famille de sept enfants, obtient son baccalauréat option philosophie au lycée Pasteur de Besançon. Elle commence ses études de médecine à l’université de Franche-Comté où elle réalise son internat en chirurgie. En 1970, elle est la première (et pendant plusieurs années la seule) interne à faire ce choix à une époque où les femmes chirurgiennes sont très rares. Elle poursuit ensuite son cursus médical à Strasbourg où elle obtient son doctorat en médecine en 1974, avant d’entreprendre plus tard une seconde thèse en immunologie à l’université de Lille 2, où elle obtient un doctorat d’État en biologie humaine (immunologie) en 1985.

Son remarquable parcours professionnel débute par la chirurgie, puis elle embraye sur la spécialité hépato-gastroentérologie. En 1986, elle est nommée professeur d’immunologie clinique à l’université de Franche-Comté et rejoint le service de médecine interne du centre hospitalier universitaire de Besançon. Elle y crée le réseau d’allergologie de Franche-Comté, qui fait travailler ensemble public et privé, médecins et autres professionnels de santé, et deviendra un exemple pour de nombreuses régions. Toujours sur le terrain, tant pour ses recherches que pour son enseignement, elle choisit de rester médecin-praticienne, spécialisée dans les maladies du foie et les maladies immunitaires (principalement allergies et sida) tout en privilégiant l’activité de recherche universitaire. Elle crée en 1992 l’unité de recherche Santé et environnement rural-université de Franche-Comté (SERF), labellisée en 1995 centre collaborateur de l’OMS (Organisation mondiale de la santé), qui devient par la suite un des piliers de l’UMR Chronoenvironnement.

Dominique Angèle Vuitton en 1995. Georges Pannetton.

Depuis 1991, Dominique A. Vuitton travaille en collaboration permanente avec plusieurs équipes chinoises, à propos de l’échinococcose alvéolaire, une maladie parasitaire transmise par l’animal à l’homme, qui détruit le foie. C’est ainsi que son territoire de recherche s’élargit à partir de 1993 aux provinces et régions autonomes de l’ouest de la Chine, où elle réalise, en particulier avec ses collègues de l’UFC, Georges Mantion (professeur de chirurgie) et Patrick Giraudoux (professeur d’écologie), plus de cinquante missions scientifiques pendant trente années (au-delà même de leur départ en retraite), dépistant la maladie chez des dizaines de milliers de personnes et encadrant l’émergence d’équipes de recherche performantes en zone d’endémie chinoise. L’échinococcose, maladie des campagnes, sujet d’intérêt universitaire à Besançon depuis les années 1930[1], voit alors son pronostic et son épidémiologie évoluer fortement : elle devient une maladie des villes et l’équipe bisontine démontre son extension vers l’ouest de la France et la susceptibilité particulière des patients immunodéprimés. Elle contribue aussi considérablement à la prise en charge thérapeutique de la maladie en participant aux premiers essais de traitement médicamenteux antiparasitaires lancés par l’OMS, en effectuant les premières greffes de foie chez des patients par ailleurs incurables, et en organisant à Besançon des réunions internationales qui établissent des recommandations thérapeutiques consensuelles, qui font maintenant autorité.

En plus de développer ses spécialités, Dominique A. Vuitton a à cœur de mettre les choses en perspective dans la société régionale en favorisant une approche pluridisciplinaire, facilitée par la multidisciplinarité de l’UFC, et en rendant la science plus accessible au public. Elle est membre du groupe de travail environnement de la communauté de travail du Jura[2] et, depuis 1995, elle collabore étroitement avec la direction du service hygiène et santé de la ville, à titre informel pendant de nombreuses années puis, après s’être impliquée fortement dans la prévention lors de la crise sanitaire du Covid_19, comme première coprésidente du conseil local d’appui en santé publique auprès de la ville de Besançon en 2022. Tout au long de sa carrière, elle démontre sa grande capacité à œuvrer en équipes et en réseaux, d’un continent à l’autre, et toute son expertise pluridisciplinaire auprès des médecins et chercheurs travaillant dans de nombreux domaines, mais aussi des patients organisés en associations d’usagers de la santé.

Avec un rythme d’activités toujours plus intense, au niveau national, elle porte en mars 2000 la création du diplôme national d’études spécialisées complémentaires d’allergologie et d’immunologie clinique, une disposition réglementaire qui change considérablement le cursus et les perspectives de carrière des médecins allergologues. Cette même année, elle est élue au conseil scientifique de l’UFC, puis vice-présidente recherche, en juin 2001, pour terminer le mandat de Maryvonne Le Berre. Dans ce contexte, et avec son expérience de coordonnatrice du secteur scientifique sciences de la vie et de la santé, elle fédère les équipes de recherche dans tous les domaines couverts par l’UFC afin d’en restructurer les différents secteurs pour les rendre plus opérationnels. Elle impulse une dynamique de reconnaissance des droits et des devoirs des doctorants en faisant adopter une charte des thèses. En effet, en 2000-2001, ce sont 810 thèses[3] qui se préparent à l’université de Franche-Comté. Parce que, pour D. A. Vuitton, les directeurs de thèse et les doctorants ont des droits et des devoirs respectifs d’un haut niveau d’exigence, elle fait adopter, en 2001, au conseil de la vie universitaire et des études (CEVU) de mars, puis au conseil d’administration (CA) d’avril, le projet d’une charte des thèses. Cet acte d’engagement, qui doit être signé entre le directeur de thèse et le doctorant, apporte un cadre éthique et réglementaire pour que le doctorat se déroule bien, dans le respect mutuel. Cette charte insiste notamment sur l’obligation de mettre à la disposition des doctorants tous les moyens pour mener à terme leur projet. Elle souligne également l’importance des objectifs professionnels et de la future insertion des doctorants et s’applique à toutes les thèses, y compris celles en cotutelles.

En 2003, elle participe aux côtés d’autres chercheurs, et tout particulièrement Jean-Charles Dalphin, professeur de pneumologie à l’UFC, au projet PASTURE, lancé à l’échelle européenne, pour observer les enfants de divers pays et définir l’impact de leur environnement sur leur santé, notamment en matière d’allergies. Contrairement aux idées reçues, cette étude démontre combien, dès la grossesse et dès les premières années de vie, l’exposition à un environnement fermier (étable, grange…), la consommation de lait cru et de fromage et le contact avec les animaux permettent de s’armer contre les infections respiratoires de la petite enfance (rhino-pharyngites, otites, fièvre…) et contre les maladies allergiques, et participent à la construction d’un système immunitaire plus équilibré chez les enfants.

Nommée par le président Jacques Chirac à la commission chargée de formaliser le plan cancer en 2002-2003 – une des deux femmes sur douze membres –, elle poursuit cette réflexion en épaulant Pierre Oudet, de l’université de Strasbourg, dans la construction du cancéropôle du Grand Est, dont elle devient chargée de mission après son accession à l’éméritat en 2004.

D. A. Vuitton est l’auteure de plus de 400 publications scientifiques. Ses recherches remarquables sont maintes fois distinguées. En 1998, elle est finaliste du Prix UNESCO-Helena Rubinstein For women in science[4]. Elle est membre de nombreuses institutions et sociétés savantes nationales et internationales en immunologie, allergologie, hépato-gastroentérologie et médecine interne. Elle effectue une année sabbatique en 1998 comme Visiting Professor à la prestigieuse Stanford University dans le département Infectious diseases and geographic medicine. À Bruxelles, elle est nommée en 1997 à la Commission européenne-DG Santé vice-présidente du comité d’experts Veterinary mesures relating to public health ; elle est aussi experte évaluatrice pour les programmes de recherche des Research Framework Programs V, VI et VII, et experte auprès de l’European Food Safety Authority (EFSA). Elle est présidente du WHO-Informal Working Group on Echinococcosis à l’OMS de 1995 à 2000.

Plus récemment, membre correspondant de l’Académie de médecine depuis 2017, D. A. Vuitton y est élue membre titulaire en 2022, « au regard de son engagement universitaire d’une constance sans faille depuis toujours », mais aussi en reconnaissance de la portée internationale de ses domaines d’expertise. Ainsi, sur 135 élus, elle est la dixième femme à se voir décerner ce titre. Avec Georges Mantion, elle est la deuxième Bisontine de l’Académie. Elle intègre la section médecine et société et propose sa triple compétence en chirurgie, biologie et médecine au service de l’Académie de médecine[5].

Nommée chevalier dans l’ordre national des Palmes académiques en 1993, elle reçoit, le 17 décembre 2011, les insignes de chevalier de la Légion d’honneur, au titre de la start-up Prolipsia, cocréée avec Julie Renahy à la suite de la thèse de cette dernière effectuée au Centre Tesnière de l’UFC. Portant sur l’application des langues contrôlées dans le domaine de la santé, les recherches de J. Renahy, accompagnées par D. A. Vuitton, ont été primées en juin 2010 par le Grand Prix de la prévention médicale.

Dominique-Angèle Vuitton est une femme exceptionnellement engagée pour la santé publique, l’enseignement et la recherche. Sa force de travail, couplée avec toute la passion dont elle a su faire preuve dans les missions qu’elle a portées avec tant d’énergie, sont des qualités reconnues de tous. Bien qu’en retraite officiellement depuis 2003, elle continue à s’investir dans toutes les causes du domaine de la santé qui lui tiennent tant à cœur.

Notes :
  • 1. La première thèse de médecine sur ce sujet remonte à 1932.
  • 2. La CTJ, entité franco-suisse, est créée en 1985, par le président Edgard Faure, avec la devise « faire mieux ensemble que séparément ».
  • 3. Soit 200 étudiants à l’école doctorale (ED) sciences physiques pour l’ingénieur et les microtechniques (SPIM), 106 à l’ED homme, environnement, santé (HES), 396 à l’ED langages, espaces, temps, société (LETS) et 108 à l’ED Louis Pasteur (LP) (L’Actu, « Thèses encadrées », no 90, déc. 2001, p. 5).
  • 4. Aujourd’hui, ce prix s’intitule « L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science ».
  • 5. L’Actu, 2 févr. 2022, « Dominique Angèle Vuitton, bisontine et académicienne », Camille Colomb [https://actu.univ-fcomte.fr/article/dominique-angele-vuitton-bisontine-et-academicienne-008865].
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