André Boulloche et Jean-Pierre Chevènement, deux ministres de l’éducation ancrés dans le Nord Franche-Comté

Maryse Graner, avec l’aide de Jean-Claude Chevailler

Si la Franche-Comté connaît un certain nombre de personnalités politiques fortes, trois d’entre elles deviennent ministres de l’éducation nationale, de l’Enseignement supérieur ou de la Recherche, tout en s’impliquant de manière intense dans le développement de leur territoire, où ils ont été élus. Hormis Edgar Faure[1], dont il a déjà été question dans cet ouvrage, la région compte également André Boulloche à Montbéliard et Jean-Pierre Chevènement à Belfort.

André Boulloche[2](1915-1978), résistant pendant la deuxième Guerre mondiale, est ministre à deux reprises[3]. Il accepte la fonction de ministre de l’Éducation nationale au début de la Ve République dans le gouvernement de Michel Debré (8 janv. 1959- 23 déc.1959), alors que le parti socialiste (SFIO) avait décidé que ses membres n’y participeraient pas. Il s’emploie à défendre les crédits de son ministère, à une époque où les prévisions d’effectifs sont continuellement dépassées par la réalité et les contraintes budgétaires fortes ; il entreprend de réformer l’administration de l’Éducation nationale, extrêmement cloisonnée. Il avance la rentrée scolaire du 1er octobre au 15 septembre. Sous l’impulsion de Germaine Tillion (1907-2008), membre de son cabinet, A. Boulloche s’intéresse aux prisonniers qui souhaitent poursuivre des études. Il crée également un contingent de bourses supplémentaires pour les étudiants algériens afin qu’ils puissent, après l’indépendance, devenir les cadres de leur pays[4].

André Boulloche,  ministre de l’Éducation nationale, 1970. Archives municipales de Montbéliard, 1Fi1578-00. Jean Sabot.

Sa principale feuille de route pour l’éducation nationale concerne la résolution du problème des aides de l’État à l’école privée. M. Debré, premier ministre du général de Gaulle, fait des concessions et remanie les textes de lois dans un sens favorable à l’enseignement privé, ce qui ne convient pas à André Boulloche, très attaché au principe de laïcité. Face à ce différend, ce dernier démissionne le 23 décembre 1959, à la veille de la discussion parlementaire. Le Premier ministre présente alors seul devant l’Assemblée nationale son projet de loi[5], adopté le 31 décembre 1959.

“Parachuté” politique à Montbéliard par la SFIO en 1962, il en devient maire[6]dès 1965. En homme d’action efficace qu’il a toujours été, il se dépense sans compter pour stimuler le développement de la ville où il est élu jusqu’en 1978. Durant ses mandats, il engage des programmes d’ampleur[7], notamment pour développer l’éducation, qui lui tient à cœur. Sous son impulsion, la ville de Montbéliard construit neuf écoles maternelles, quatre écoles primaires, deux collèges d’enseignement spécialisé, un lycée, une halle polyvalente et quatre gymnases. Ardent défenseur de l’Europe[8], il est également président du district urbain du pays de Montbéliard (DUPM), puis député du Doubs, de 1967 à sa mort en 1978. En 1973, il est élu vice-président du conseil régional de Franche-Comté, alors dirigé par Edgar Faure.

Jean-Pierre Chevènement marque depuis 45 ans de son empreinte originale, tant la vie politique de la Ve République que celle du Territoire de Belfort dont il a été constamment l’élu[9]. Il naît en 1939 à Belfort d’une famille d’instituteurs franc-comtoise[10], effectue ses études au lycée Victor Hugo de Besançon puis à l’institut d’études politiques de Paris et devient élève de l’école nationale d’administration (ENA).

Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Recherche et la Technologie, à 42 ans, en 1981.
Archives municipales de Belfort, 1981_XG_6Fi02_0099_196. Xavier Gorau.

Dans ses multiples responsabilités nationales, il est député, puis sénateur du Territoire de Belfort[11] et se voit confier plusieurs portefeuilles ministériels[12]. Sous François Mitterrand, il occupe successivement deux postes de ministre d’État, tout d’abord à la Recherche et à l’Industrie[13] (1981-1983) (2), lors du gouvernement de Pierre Mauroy, puis à l’Éducation nationale (19 juil. 1984 – 20 mars 1986), sous celui de Laurent Fabius.

En 1981, la recherche scientifique et le développement technologique deviennent des priorités nationales. Dans cet objectif, J.-P. Chevènement organise les Assises régionales de la recherche. En Franche-Comté, elles se déroulent les 29 et 30 octobre 1981 à la faculté des sciences de Besançon[14]. Cette rencontre inédite regroupe plus de 500 participants, issus de l’université, du secteur industriel, des administrations et des services. Les trente et une assises régionales aboutissent à un colloque national de clôture, intitulé « Recherche et technologie », qui a lieu le 16 janvier 1982 à Paris.

Alors que J.-P. Chevènement est ministre de la Recherche et de l’Industrie depuis le 29 juin 1982, cette grande consultation lui permet de donner naissance à la loi d’orientation et de programmation de la recherche, le 15 juillet 1982[15]. Un des textes vise à porter le total des dépenses de recherche et de développement technologique à 2,5 % du produit intérieur brut à l’horizon 1985. Pour cela, il prévoit une hausse moyenne des crédits inscrits au budget civil du ministère de la Recherche de 17,8 % en volume et une augmentation des effectifs employés dans la recherche publique de 4,5 % au cours des trois années suivantes. De grands chantiers sont entrepris par le ministère. Ils concernent la réforme du statut du CNRS et des personnels de recherche, la pérennisation de l’INRA et renforcent la coopération internationale. De cette loi découle, en juillet 1982, la création du Conseil supérieur de la recherche et de la technologie et celle du Centre d’études des systèmes et des technologies avancées (CESTA)[16], ou encore le lancement d’un programme mobilisateur sur les biotechnologies, affirmant l’orientation de la politique scientifique et technique et la prospective du gouvernement.

Il défend un enseignement supérieur de qualité[17]. Pendant ce ministère, 150 emplois de professeurs et 300 emplois de maîtres de conférences sont créés ; 850 emplois d’assistants sont transformés en emplois de maîtres de conférences et 500 emplois de maîtres de conférences en emplois de professeurs. En 1985, plus de 480 postes gagés[18] sont prévus pour favoriser le développement de la formation continue, mesure indispensable pour répondre aux objectifs gouvernementaux en matière de mutations et de sauvegarde de l’emploi et à la promotion sociale à laquelle chaque citoyen peut prétendre.

Lors de ses fonctions de ministre de l’Éducation nationale, assisté de deux secrétaires d’État, Roger-Gérard Schwartzenberg, chargé des universités et Roland Carraz, chargé de l’enseignement technique et technologique, J.-P. Chevènement fait de l’école la matrice d’un nouveau projet politique à gauche[19]. De parents instituteurs, son intérêt pour les questions éducatives est ancien. En 1985, il lance l’objectif de mener 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat[20]. Cette perspective de démocratisation doit donner à tous les jeunes, quelles que soient leurs origines et leurs capacités, la formation, la qualification et les meilleures chances d’insertion sociale et professionnelle, notamment en leur ouvrant la perspective de poursuivre des études supérieures. Pour l’enseignement supérieur et la recherche, le ministre insiste essentiellement sur la réforme du premier cycle, engagée dès la rentrée universitaire 1984-1985. Pour éviter les abandons d’études en cours de cursus, le dispositif vise à proposer une meilleure orientation aux étudiants. Il souhaite développer l’enseignement des langues et l’initiation aux nouvelles technologies. J.-P. Chevènement fait créer le DEUST (diplôme d’études universitaires scientifiques et techniques), cycle court susceptible de répondre à la demande sociale. Afin de réduire les inégalités, il privilégie les aides directes et personnalisées attribuées aux étudiants les moins favorisés, tout particulièrement aux boursiers.

Pour atteindre cette exigence d’élévation de la formation générale de base, levier pour moderniser le pays, il souhaite porter prioritairement l’effort sur les enseignements techniques et technologiques. Il veut faire de la culture technique une composante à part entière de la culture générale et transformer en profondeur les a priori des Français sur le secteur économique et sur l’entreprise. La loi du 28 mai 1985 sur les enseignements technologiques et professionnels crée le baccalauréat professionnel et les universités de technologie. Il encourage le développement de la coopération université-recherche-industrie, formant selon lui le triangle de base de la modernisation et du développement industriel. Il lui importe de valoriser les résultats de cette recherche afin d’assurer la diffusion des innovations dans le tissu économique.

Il ne cesse d’affirmer son engagement territorial tout au long de sa carrière. Il est, tour à tour, élu aux différentes mandatures de premieradjoint au maire de Belfort et président du conseil de district de l’agglomération belfortaine, maire de Belfort, président de la communauté d’agglomération belfortaine, conseiller régional, vice-président, puis président du conseil régional de Franche-Comté[21]. Il insuffle, avec détermination, sa vision de l’aménagement du territoire à son action d’élu sur le terrain, soucieux du développement de l’agglomération belfortaine, que ce soit par l’activité de l’aire urbaine et du syndicat mixte, l’arrivée du TGV Rhin-Rhône[22], la création de l’université de technologie Belfort Montbéliard (UTBM) et celle de l’UFR STGI. Comme en témoigne la notice qui suit, il porte les dossiers concernant le développement de l’enseignement supérieur et des filières technologiques, avec conviction et puissance.

Tout au long de sa carrière, il fait preuve d’un engagement personnel indéfectible au service du territoire Nord franc-comtois qu’il incarne. Le dépouillement des inventaires des archives du ministère de l’Éducation et des archives municipales de Belfort[23] attestent du rôle déterminant qu’il a joué en abreuvant les ministères successifs de demandes, notes et autres, au sujet de l’enseignement dans le Nord Franche-Comté, et ce jusqu’à la fin de sa carrière politique.


Notes :
  • 1. Ministre de l’Éducation nationale (12 juil. 1968- 20 juin 1969), qui porte la loi d’orientation de l’enseignement supérieur, dite loi Faure (12 nov.1968).
  • 2. Polytechnicien à moins de 19 ans et ingénieur des Ponts et chaussées, André Boulloche appartient à une famille de hauts fonctionnaires et de résistants, qui a connu un destin tragique en déportation.
  • 3. D’abord ministre délégué à la présidence du Conseil (7 juill. 1958- 8 janv. 1959).
  • 4. Bruno Poucet, « Boulloche André, François, Roger, Jacques », Dictionnaire Maitron [https://maitron.fr/spip.php?article17503].
  • 5. Loi n°59-1557 du 31 déc. 1959 sur les rapports entre l’État et les établissements d’enseignement privés.
  • 6. Il est membre de la section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) qui, en 1969, prend le nom de parti socialiste.
  • 7. Il crée une ZUP, véritable ville nouvelle pour la population ouvrière, notamment par la construction de cinq mille logements.
  • 8. Il est membre de l’Assemblée parlementaire du conseil de l’Europe.
  • 9. Colloque « Jean-Pierre Chevènement », organisé par Régis Boulat, Laurent Heyberger, Pierre Lamard et Renaud Meltz les 14 et 15 nov. 2019, publié par Régis Boulat et Renaud Meltz (dir.), Laurent Heyberger (coll.), Jean-Pierre Chevènement, le dernier des jacobins, Paris, Nouveau Monde éditions, 2021, p.23-40 et p. 305-344 [https://www.ouvroir.fr/rrs/index.php?id=157].
  • 10. D’origine suisse (canton de Fribourg).
  • 11. Député (élu en 1973, 1978, 1981, 1986, 1988, 1991, 1993, 1997 et 2000) ; sénateur du Territoire de Belfort (1er oct.2008 – 30 sept. 2014).
  • 12. Dont celui de ministre de la Défense (12 mai 1988-29 janv. 1991), de ministre de l’Intérieur (4 juin 1997-29 août 2000).
  • 13. Ministre de la Recherche et de la Technologie (22 mai 1981-29 juin 1982), puis ministre de la Recherche et de l’Industrie (29 juin 1982 -22 mars 1983).
  • 14. Voir la notice « La valorisation de la recherche et le transfert : l’ouverture de l’université vers le monde économique », par M. Graner, J. Piranda, S. Lemercier et S. Martin.
  • 15. Loi n° 82-610 du 15 juill. 1982 d’orientation et de programmation pour la recherche et le développement technologique de la France, publiée au JO du 16-07-1982, p. 2273 sq. Les prolongements politiques en sont la loi n° 99-587 du 12 juill.1999 sur l’innovation et la recherche portée par le ministre Claude Allègre et la loi Fioraso du 2 juill. 2013.
  • 16. Décret 83-126, 22 févr. 1983.
  • 17. Débats parlementaires Sénat, première session ordinaire de 1984-1985 du vendredi 23 nov. 1984, compte rendu intégral de la 28e séance, Loi de finances pour 1985, suite de la discussion d’un projet de loi, Éducation nationale, publiée au JO du 24-12-1987, N° 98 S., p. 3440 sq.. [https://www.senat.fr/comptes-rendus-seances/5eme/pdf/1984/11/s19841123_3439_3494.pdf].
  • 18. Un poste gagé, délégué par le ministère, correspond à un emploi financé par les fonds propres de l’établissement d’affectation du fonctionnaire.
  • 19. Boulat et Meltz (dir.), Heyberger (coll.), Jean-Pierre Chevènement…, op. cit., p. 171-251.
  • 20. Ce résultat sera atteint en juin 2006, où le taux de réussite au baccalauréat s’élève à 81,9 %.
  • 21. J.-P. Chevènement est : premier adjoint au maire de Belfort et président du conseil de district de l’agglomération belfortaine (1977-1983 / 1997-2000) ; maire de Belfort (1983-1997 / 2001-2007) ; conseiller municipal (jusqu’en 2008) ; président de la communauté d’agglomération belfortaine (1995-2008) ; conseiller régional (1974-1988) ; vice-président ; puis président du conseil régional de Franche-Comté (1981-1982).
  • 22. Boulat et Meltz (dir.), Heyberger (coll.), Jean-Pierre Chevènement…, op. cit., p. 309-312 et p.316-318.
  • 23. J.-P. Chevènement a déposé une partie de ses archives personnelles aux archives municipales de Belfort (Fonds 18 Z), en 1990 (179 dossiers couvrant la période 1968-1983) et en février 2008 (période 1981-2007).
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